Le Comité de soutien aux Alaouites de Syrie et l’Union des Alaouites Syriens en Europe, en coopération avec le Rassemblement des Forces démocratiques syriennes, et des représentants de la minorité kurde ont appelé à manifester ce samedi 10 janvier, place du Luxembourg, pour réclamer une protection internationale urgente des minorités syriennes. BAM! s’est rendu sur place pour recueillir les déclarations des porte‑parole de ces mouvements.
Depuis le déclenchement des soulèvements de 2011, dans le sillage des printemps arabes, la Syrie n’a cessé de s’enfoncer dans une spirale de violences (entre 500 à 600.000 morts[1] dont plus de 300.000 civils selon l’ONU[2], 13 à 14 millions de Syriens déplacés, soit plus de la moitié de la population d’avant 2011) où les lignes politiques se sont progressivement confondues avec des fractures confessionnelles profondes. Outre une communauté chrétienne en voie de disparition et de nouveaux déplacements kurdes, notamment après les bombardements récents autour d’Alep, d’autres groupes restent exposés. Parmi eux figurent les Alaouites, minorité ethno‑confessionnelle dont était issue la famille d’Hafez el‑Assad, lourdement mobilisée dans l’armée et les milices pro‑régime. Entre pertes humaines et fuite des jeunes hommes pour éviter la conscription, leur population est passée de 2 à 2,5 millions avant 2011 à environ 1,5 à 2 millions aujourd’hui. Assimilés dès lors au régime dont certains ont tiré avantage, ils sont devenus des cibles bien au‑delà des cercles du pouvoir. Dès les premières phases du conflit, enlèvements, assassinats ciblés et exactions ponctuent leur quotidien.
Pourtant, de 1970 à 2011, la Syrie avait connu près de quarante années de stabilité autoritaire sous l’ère Assad. Cette stabilité, fondée sur un contrôle sécuritaire strict et une répression systématique de l’opposition, profitait à plusieurs acteurs extérieurs. L’Union soviétique d’abord, puis la Russie, y trouvaient un allié fiable au Moyen‑Orient, tandis que l’Iran voyait en Damas un maillon stratégique reliant Téhéran au Hezbollah libanais. Bien que majoritairement sunnite, la Syrie faisait office de trait d’union central de l’axe chiite. Cet ensemble s’était élargi en s’associant à la résistance palestinienne, notamment au Hamas sunnite, formant un axe dit non confessionnel de « résistance » (Muqawama) opposé à Israël.[3]
Cette architecture s’est effondrée avec la guerre civile. Si Moscou a fini par cesser son soutien politique au régime, la Russie a toutefois conservé ses intérêts stratégiques essentiels, notamment sa base navale et aérienne de Hmeimim, près de Tartous, garantissant une présence durable en Méditerranée orientale.
Une violence qui change d’échelle
La violence visant les Alaouites s’est intensifiée après la fuite de Bachar el‑Assad en exil à Moscou, avant de franchir un nouveau seuil au printemps 2025. En mars, une tentative d’attaque désespérée menée par les derniers loyalistes de l’ancien régime a servi de déclencheur à une vague de représailles massives. Depuis lors, enlèvements et exécutions sommaires se multiplient. Le nombre de victimes, principalement civiles, est estimé entre un millier et 1 400 personnes.
“Une dizaine d’alaouites sont assassinés tous les jours : morts sous la torture en détention, cibles d’exécutions extrajudiciaires de la part d’escadrons de la mort se déplaçant en motos ou en pickups, ratonnades et lynchages, attentats, pogroms, assassinés lors d’interrogatoires dignes de l’inquisition : es‑tu alaouites ?! Réponds ! Si la réponse est oui, la victime peut être exécutée sur‑le‑champ. Souvent les alaouites sont reconnus par leurs bourreaux à leur nom de famille, à leur lieu de naissance ou à leur accent.” déclare Bahar Kimyongoür[4] du CSAS, et auteur de « La nécropole des gens heureux, Souvenirs d’Antioche », un roman sur l’histoire des Alaouites. Voir notre interview exclusive.
En effet, pour les groupes les plus radicaux souvent héritiers directs ou indirects de l’ancienne Al‑Nosra, les Alaouites ne sont pas seulement les soutiens d’un régime honni : ils sont considérés comme des hérétiques, des apostats, des « ennemis de Dieu ». Cette grille de lecture théologique légitime une violence qui ne fait plus guère de distinction entre combattants, ex‑responsables et simples civils.
Le nouveau pouvoir affirme toutefois vouloir rompre avec les pratiques du passé. Les autorités actuelles ont ouvert des procédures judiciaires publiques visant des individus issus des deux camps, soupçonnés d’avoir commis des exactions, qu’il s’agisse d’anciens membres des forces du régime ou des nouvelles forces gouvernementales accusées d’exécutions sommaires. Présentés comme un signal de neutralité, ces développements judiciaires peinent toutefois à convaincre la population alaouite, dont la défiance reste profonde. En décembre, plusieurs manifestations dénonçant les violences et réclamant des protections ont été dispersées par la force, faisant de nouvelles victimes.
Les acteurs de la chute et les calculs régionaux
La chute du régime syrien ne peut être comprise sans analyser les dynamiques régionales qui l’ont accompagnée, voire accélérée. Parmi les acteurs clés figure la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, dont l’implication fut déterminante comme aimait encore à le souligner Donald Trump fin septembre[5]. Dès les premières années du conflit, Ankara a soutenu divers groupes de l’opposition armée, tout en poursuivant un objectif constant : empêcher l’émergence d’une entité kurde autonome, notamment au Rojava, et étendre son influence sur les marges méridionales de son territoire. Les Occidentaux n'étaient pas en reste avec un embargo européen sur la Syrie dès 2011, on se souvient en outre du bon boulot réalisé sur le terrain sous‑entendu par Al Nosra dixit Laurent Fabius[6],[7] ou encore l’opération U.S. et l’afflux d’armes avec Timber Sycamore de 2012 à 2017, mais aussi des camps d'entraînement en Jordanie et en Turquie ainsi qu’un large financement par l’Arabie Saoudite et le Qatar ainsi que quelques probables soutiens tactiques offerts par Tsahal et autres officiers occidentaux.
La Syrie, pays exportateur de pétrole, était un pays assez développé et riche jusqu’en 2011. Le blocus économique décrété par les USA et les Européens a réduit progressivement l’économie de ce pays à un arrêt presque total. Une arme économique dévastatrice qui joua un grand rôle pour briser la motivation syrienne à résister, et qui fut utilisée de manière très efficace par le passé contre d'autres cibles désignées des États‑Unis, et ce, même si 500.000 enfants doivent périr, dixit Madeleine Albright sur le voisin irakien[8].
Jusqu’ici, seule la Russie, pourtant beaucoup plus sanctionnée, a pu résister à ce genre de mesures en évitant un fatal isolement.
Cette politique a contribué à la fragmentation durable de la Syrie, au bénéfice indirect d’un autre acteur majeur : Israël. Pour le gouvernement de Benyamin Netanyahou, la disparition de la Syrie baasiste représente un avantage stratégique évident. Bien que largement sunnite, l’État syrien occupait une place centrale dans ce que l’on désigne comme l’« axe chiite », non par sa sociologie religieuse, mais par le rôle politique joué par son pouvoir. Le régime des Assad, issu de la minorité alaouite, branche hétérodoxe de l’islam, historiquement rattachée au chiisme par la figure d’Ali, gendre du prophète Mohammed, assurait la continuité territoriale et logistique entre l’Iran chiite et le Hezbollah libanais. La reprise du pouvoir par les sunnites affaiblit cet ensemble stratégique et redéfinit l’équilibre régional sans qu’Israël n’ait eu à s’engager dans une confrontation militaire directe.
Dans ce contexte, l’avancée progressive des forces israéliennes au‑delà du plateau du Golan s’est accélérée. Le 8 décembre 2024,Tsahal s’est affranchie des accords de 1974 pour revenir dans la région de Quneitra, où elle a pris le contrôle du mont Hermon, dominant le sud de la Syrie et les approches de Damas.[9] Cette progression a une forte charge symbolique : le mont Hermon était célébré comme une gloire nationale syrienne, notamment à travers le musée Panorama de la guerre de Tishrine, dédié à la guerre d’octobre 1973 quand la Syrie et l’Égypte attaquèrent Israël pendant la fête du Yom Kippour.
Bien qu’aucune reconnaissance officielle n’ait été formulée par les parties concernées, des échanges entre les émissaires de Benjamin Netanyahu et d’Ahmed Hussein al‑Sharaa (qui a déjà abandonné son nom de guerre, al‑Joulani, qui faisait référence au Golan dont sa famille a été déplacée en 1967) se poursuivent à Paris dans le but de stabiliser les lignes et d’acter une neutralisation militaire durable de la Syrie.
Une communauté relativement isolée
Les Alaouites ont été séparés en 1938‑1939 lorsque la France remit Antioche et le sandjak d’Alexandrette à la Turquie qui le rebaptise Hatay où vivent 500 à 700.000 d’Alaouites. Dans ce paysage, les Alaouites se retrouvent politiquement isolés. Néanmoins il existe en Turquie une forte communauté de 15 à 20 millions de personnes qui lui exprime une solidarité constante : les Alévis. Historiquement persécutés, théologiquement proches et porteurs d’une mémoire collective de violences confessionnelles, les Alévis se montrent particulièrement sensibles au sort des Alaouites syriens, qu’ils perçoivent comme un miroir de leur propre vulnérabilité.
|
|
Comme en Libye ou en Irak, la chute d’un régime autoritaire ne débouche pas nécessairement sur la justice ou la réconciliation, en particulier lorsque des appétits voisins se coordonnent pour étendre leurs zones de “sécurité” en territoire syrien en ayant attisé les tensions entre communautés. Dans le chaos qui a suivi l’effondrement de l’État syrien, les clivages confessionnels ont été attisés. Cette nouvelle grille de lecture théologique légitime une violence qui ne fait plus guère de distinction entre combattants, ex‑responsables et simples civils, le tout au profit de logiques géopolitiques et idéologiques. Entre ambitions régionales, calculs stratégiques et radicalisation religieuse, leur sort illustre l’un des visages les plus sombres de la recomposition du Moyen‑Orient : celui d’une minorité prise au piège d’une guerre dont les enjeux la dépassent infiniment, et dont l’issue demeure profondément incertaine dans un contexte régional marqué par de fortes influences extérieures, tout comme en Iran ces derniers jours avec de nombreuses nouvelles victimes à la clé.
Réginald de Potesta de Waleffe pour BAM !










[1] Plus de 500 000 morts depuis 2011 : en Syrie, le lourd bilan de 14 ans de guerre
[2] Syrie : plus de 306.000 civils tués en dix ans de conflit, selon l’ONU
[3] Iran après le 7 octobre : le « croissant chiite » et l’« Axe de la résistance » — entretien avec Vali Nasr
[4] Bahar Kimyongür — Wikipédia
[5] 'He Took Over Syria': Trump Heaps Praise On Erdogan, Says He Should 'Take Credit' For Toppling Assad
[6] Bachar Al‑Assad et les girouettes françaises (Le Monde diplomatique, décembre 2015)
[7] Laurent Fabius et le « bon boulot » du Front Al‑Nosra en Syrie, histoire d’une citation dévoyée
[8] https://youtu.be/FbCAOdNRp_4
[9] Israel says its troops in Syria will remain atop Mt Hermon indefinitely | Reuters

