Je doute, donc je suis

Expiré
Les tribunes
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De Saint Nicolas à Epstein, de Gaston Lagaffe à Sheila : Pietje Schramouille retrace le chemin qui mène de la candeur d'enfant au doute salutaire et assumé.

Je suis né enfant. Cette évidence, en apparence dérisoire, dit pourtant l’essentiel : on commence par croire. Enfant, on s’émerveille de tout, avec une candeur que la vie s’applique méthodiquement à entamer. J’ai cru en Saint Nicolas, au père Noël, je guettais Michel Vaillant quand mon père m’emmenait à Francorchamps, j’adorais Eddy Merckx, Jacky Ickx, John Lennon, Sheila dont j’étais éperdument amoureux et j’avais pour Gaston Lagaffe une admiration sans limites.

Mon père, qui avait combattu en Corée et à Stanleyville, était mon héros à portée de main. Le jour où, à douze ans, il m’a lancé : « Entre hommes, on ne s’embrasse plus », tout en me tendant la main, j’ai compris qu’un autre monde commençait. On signe ses émotions plutôt qu’on ne les exprime.

Je ressemblais à ce jeune macaque, Punch, star des réseaux sociaux, dans un zoo japonais, en panne de tendresse. À défaut de peluche Ikea, je me réfugiais dans les maillots du Standard de Liège, comme si un blason pouvait tenir lieu d’étreinte.

J’ai pleuré toutes les larmes de mon cœur quand on a tué la maman de Bambi, quand E.T. est retourné chez lui, quand Bourvil et Walt Disney sont morts. Et que dire de la nuit devant le Dakota Building, quand on a abattu Lennon, mon héros à distance, moins de deux ans après la disparition brutale de mon héros de proximité : mon père.

Longtemps, j’ai cru tout ce qu’on me disait. Puis, un jour, le doute s’est installé. Il ne m’a plus quitté. J’ai développé une sorte de sens supplémentaire, une vigilance qui traque les failles et déclenche le libre arbitre. Mes sœurs aînées ont assuré mon éducation alternative, à coups de Radio Carolina, de Hara Kiri, d’Actuel, Fluide Glacial, … Grâce à elles, j’ai découvert que l’on pouvait rire de ce qui devait rester sérieux, et prendre au sérieux ce que l’on nous présentait comme léger.

Je doute, donc je suis. Et j’essuie les plâtres des jugements hâtifs et protecteurs de ceux qui n’osent pas douter.

Quand la foi se fissure

Mon premier doute véritable a visé l’univers catholique. Non pas la spiritualité, mais l’institution. Elle ne me semblait plus catholique du tout. Au troisième « défroquage » d’un ecclésiastique qui avait compté dans ma vie, j’ai pensé, comme mon héros Gaston : « M’enfin ! ». Un professeur, par ses discours et ses diktats, a fini de m’écœurer du catholicisme officiel.

Tout se bousculait alors dans ma tête ! Si ceux qui prétendent détenir la vérité se dérobent ainsi, que reste‑t-il de la vérité ? Puis j’ai rencontré Claire, qui deviendrait la mère de mes enfants. Sa famille était agnostique. Je découvrais qu’on pouvait vivre sans Dieu, sans catéchisme et sans menace de damnation, et que le monde ne s’écroulait pas pour autant. Ce fut un séisme intime : on avait donc le choix.

Les formes contre le fond

Plus tard, j’ai retrouvé ce même vertige devant le fonctionnement de la justice et des pouvoirs. Certains ont été traînés devant les tribunaux pour avoir soulevé un coin du voile. D’autres, comme Frédéric Baldan, ont osé ester en justice. Dans ces affaires, on a souvent tranché sur la forme, sans jamais oser juger le fond. Les autorités, en position de défenderesses, jouent la montre, poussent les dossiers vers le « délai déraisonnable », jusqu’à ce qu’ils sombrent, épuisés, dans les poubelles procédurales.

Alors les questions s’accumulent. Elles tournent en boucle, sans guichet d’accueil :

Qui a vraiment tué JFK ?
De quoi Marilyn Monroe est‑elle morte ?
L’homme a‑t-il vraiment marché sur la Lune, et si oui, pourquoi tant de suspicion persiste‑t-elle ?
Dutroux n’est‑il qu’un maillon d’une chaîne plus vaste, que l’on n’ose pas nommer ?
Quels sont les pouvoirs occultes qui façonnent notre époque dans le hors‑champ ?
Que sait‑on vraiment des attentats du 11 septembre ?
Pourquoi des dossiers comme Kazakhgate, Footballgate, Qatargate, pourtant nourris de repentis, n’avancent‑ils pas ?
Comment les dirigeants de Fortis ont‑ils pu échapper à toute poursuite réelle ?
Pourquoi le Vatican a‑t-il couvert certains agissements de figures qu’on présentait comme irréprochables ?
La gestion du Covid a‑t-elle été aussi transparente qu’on nous le jure ?
Ursula von der Leyen nous dira‑t-elle un jour tout de l’achat des vaccins ?
Quand la lumière sera‑t-elle faite sur l’affaire Epstein, totalement, sans filtres ni protections ?
La justice belge aura‑t-elle les « cojones » pour aller au bout de l’affaire Reynders ?
BlackRock est‑il devenu notre maître à dépenser, quelque part au‑dessus des urnes ?

Je cherche ma voix

À ce stade, certains concluent : « Ce mec est complotiste. » S’il suffit de poser les questions que la presse mainstream ne pose plus pour être rangé dans cette catégorie, alors je préfère me définir autrement : je suis un doutiste affirmé.

Je ne prétends pas détenir la vérité. Je revendique le droit de ne pas avaler les récits pré-mâchés. Je me pose des questions et j’en pose. C’est inconfortable, mais cela a un mérite : cela fait travailler l’humour, le surréalisme, le bon sens, l’absurde. Bref, la part la plus vivante de notre esprit critique.

Nous avons presque tous croisé un jour 1984 de George Orwell. Ce livre m’avait impressionné. Pourtant, le monde contemporain ressemble davantage à une dystopie à la Huxley, où l’aliénation passe par la distraction, le confort et la saturation d’images. La réalité, aujourd’hui, dépasse leur fiction, non par excès de brutalité, mais par excès de contrôle doux.

L’opacité comme système

Le monde politique, économique, juridique et médiatique fonctionne en vase clos. Il s’auto‑alimente, s’auto‑légitime, s’auto‑protège. L’opacité n’est plus un dysfonctionnement ; elle est devenue le mode de fonctionnement. Le fossé entre ce monde‑là et le commun des mortels se creuse, jusqu’à devenir abyssal. L’élastique se tend. Le jour où il cédera, personne ne pourra dire qu’il ne s’attendait pas à recevoir le retour de fouet.

La tentation de la violence rôde, non par goût du chaos, mais parce que l’absence de réponses, de comptes rendus, de responsabilité réelle érode la confiance jusqu’à la corde. Le basculement n’est pas une hypothèse romanesque, il est inscrit dans la logique du système.

Une simple goutte d’eau pour le grand basculement

La goutte d’eau qui pourrait faire déborder le vase porte un nom : Epstein. Si, malgré ce dossier‑là (ses ramifications, ses réseaux, son carnet d’adresses) le monde persiste à ne pas se poser les bonnes questions, à ne pas regarder les responsabilités en face, alors il reviendra à la société civile d’organiser le face-à-face avec le réel. On en voit déjà les esquisses, par exemple dans les initiatives de Respect Brussels, We Are Brussels ou Beci autour de la constitution du gouvernement bruxellois. Une tentative réussie pour qu’ils se parlent, nos amis politiques, et qu’ils construisent avec et non contre. L’histoire est en marche.

Il ne s’agit plus de « moraliser » la vie publique à la marge. Il faut juger le fond, jusqu’au tréfonds des structures : Davos et le World Economic Forum, partis politiques, gouvernements, institutions, médias, religions, diplomatie, …

Vertige supplémentaire : nous, citoyens, sommes soumis à un contrôle toujours plus fin, toujours plus numérique, alors que ceux que nous mandatons échappent largement à tout contrôle effectif et à toute transparence digne de ce nom.

Un visage sur le doute

Dans ce paysage saturé de récits officiels et de contre‑récits hystériques, une figure inattendue incarne peut-être une autre voie : Timothée Chalamet. Par ses rôles – Paul Atréides dans Dune, le marginal de Bones and All, et par certaines de ses prises de parole, il esquisse une sensibilité post‑néolibérale : méfiance envers les figures salvatrices, lucidité face à l’effondrement en cours, besoin de trouver sa tribu plutôt que de croire aux grands récits unificateurs.

À travers lui se dessinent quelques lignes de fuite et pourquoi pas de suite tout de suite :

Une méfiance envers le messianisme politique et économique : ses personnages avertissent des dangers de se livrer à des leaders qui promettent le salut, qu’ils soient prophètes, PDG ou présidents.

Une quête d’authenticité contre le cynisme du capitalisme à l’américaine : la star se dérobe au rôle de célébrité lisse, revendique la fragilité et la contradiction.

Une conscience aiguë d’un effondrement dans l’air : il parle d’une génération qui cherche sa place dans un monde saturé d’informations, de catastrophes et de réseaux sociaux, où plane un pessimisme diffus mais persistant.

Un retour au local et au social concret : quand il évoque des dispositifs comme le programme Mitchell‑Lama à New York qui a permis de créer des dizaines de milliers de logements abordables pour les classes moyennes. Il rappelle qu’une autre politique du logement est possible, au‑delà de la pure financiarisation.

Une nouvelle masculinité : il incarne un homme qui ne doit ni crier ni dominer pour exister, mêlant vulnérabilité, conscience de soi et refus des codes virilistes hérités du capitalisme triomphant.

Un jour, il a lancé cette question : « Le néolibéralisme, c’est bientôt fini. Mais après, il y aura quoi ? » Cette interrogation vaut programme. Elle renverse la perspective : c’est à toi, à moi, à nous d’y répondre.

Peut-être qu’après, ce sera simplement cela : une société où l’on aura cessé de confondre doute et complot, où l’on acceptera que la maturité démocratique commence le jour où l’on ne naît plus seulement enfant, mais aussi doutiste… affirmé.

Pietje Schramouille


Les opinions exprimées dans cette tribune n’engagent que la responsabilité de l’auteur et ne représentent pas nécessairement celles de BAM!

Chapô et illustration de BAM!

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