LinkedIn exécuterait depuis des années un script caché pour collecter des infos sur les autres applications que vous utilisez. C’est ce que révèle un dossier que vient de publier une association d’utilisateurs en Allemagne. Violation massive de la vie privée, ce nouvel épisode s'inscrit dans la longue suite d'espionnage de leurs usagers par les grandes plateformes. Un sujet que les médias francophones, une fois de plus, ne semblent pas juger utile de couvrir. Pourtant, plusieurs millions de Belges et de Français utilisent LinkedIn tous les jours.
Le rapport de Fairlinked, consultable sur browsergate.eu[1], détaille la méthode. Lorsqu’un utilisateur se connecte à LinkedIn avec un navigateur basé sur Chromium (Chrome, Edge, Brave, Opera), un petit script JavaScript se déclenche en arrière‑plan. Il tente agressivement d'ouvrir une longue liste d'extensions pour vérifier leur existence[2][3].
La liste des extensions ciblées n’a rien d’anodin : plus de 6 000 références, dont des centaines d’outils concurrents d’Apollo, Lusha ou ZoomInfo, 510 extensions de recherche d’emploi, ainsi que des extensions religieuses (rappels de prière musulmans, calendriers liturgiques), médicales (filtres de lumière bleue prescrits, outils pour neurodivergents) et politiques[4][5][6]. Aucun consentement n’est demandé, aucune information n’est donnée à l’utilisateur. Pendant des années, LinkedIn a collecté ces données sensibles, les a chiffrées, puis les a envoyées vers ses serveurs – et vers des entreprises tierces[7].
Les défenseurs européens de la « vie privée » ? Aux abonnés absents
En théorie, l’Europe dispose du RGPD, cette fameuse réglementation censée protéger les citoyens contre les abus des géants du numérique. En pratique, on attend encore qu’elle empêche quoi que ce soit. LinkedIn (Microsoft) est une entreprise américaine. Que font les défenseurs européens de la vie privée ?
BrowserGate est pourtant un cas d’école : une collecte de données sensibles (religion, santé, opinions politiques) sans le moindre consentement, et une utilisation de ces données à des fins d’espionnage concurrentiel. Cela suffira‑t-il à ce que Bruxelles s’en émeuve ? Ou le Digital Services Act (DSA) ne sert‑il réellement qu'à censurer les contenus qui déplaisent à nos autorités ?
Une décennie de scandales d’espionnage
BrowserGate est le dernier en date d'une liste qui ne cesse de s'allonger. Depuis 2010, les géants de la tech collectionnent les affaires de surveillance de masse et d’abus de position dominante. Rappel des plus marquantes.
Le programme PRISM (2007‑2013) – la NSA dans les serveurs des GAFAM
Chacun se souvient qu’Edward Snowden révélait en juin 2013 l’étroite collaboration avec la NSA de Google, Apple, Microsoft, Facebook et autres géants, pour permettre l’espionnage des utilisateurs. Via le programme PRISM, le gouvernement américain accède légalement à vos données chez Google, Microsoft ou Apple — avec l’interdiction de vous en informer. Des révélations publiées par Glenn Greenwald dans The Guardian[8] – un journal qu’il quitta par la suite pour fonder The Intercept, qu’il quitta à nouveau, toujours pour dénoncer la censure subie au sein des grands médias[9].
Le Projet “Ghostbusters” (2013‑2019) – Facebook espionne via Snapchat
Facebook avait un problème : il ne parvenait pas à déchiffrer vos messages. Sa solution ? Racheter Onavo, une startup proposant un VPN prétendument protecteur. Derrière l’écran, Onavo interceptait et déchiffrait le trafic chiffré des utilisateurs de Snapchat, YouTube et Amazon. L’affaire a été révélée par des documents judiciaires déclassifiés en mars 2024 dans le cadre d’une plainte antitrust contre Meta[10][11][12].
Pegasus / Forbidden Stories (2019‑2021) – le must du logiciel espion
Vous avez peut-être aussi entendu parler du logiciel espion Pegasus, capable d’infecter un smartphone par un simple appel WhatsApp manqué. Un logiciel mis en vente et utilisé contre des milliers de journalistes, avocats, militants des droits de l’homme et opposants politiques. L’enquête internationale The Pegasus Project, coordonnée par Forbidden Stories[13][14] en 2021, a révélé l’ampleur mondiale de ce scandale.
Amazon (2020) – quand la plateforme espionne ses propres vendeurs
Amazon a joué un double jeu particulièrement perfide : la plateforme espionnait les données de ventes des marchands tiers qui lui faisaient confiance, identifiait les produits les plus rentables, puis les copiait pour les commercialiser sous sa propre marque Amazon Basics — cannibalisant ainsi les vendeurs qui avaient fait son succès. Une violation de confiance à grande échelle, révélée par le Wall Street Journal le 23 avril 2020[15][16].
Chacune de ces affaires a révélé le même mécanisme : une plateforme de confiance qui se transforme en mouchard. BrowserGate en est le dernier avatar.
LinkedIn se défend (mal) – et les preuves s’accumulent
Interrogé, LinkedIn n’a pas nié la détection d’extensions. L’entreprise invoque des « raisons de sécurité et de stabilité »[17][18]. Mais pourquoi aurait‑elle besoin de savoir si un utilisateur a installé un outil de prière ou un suivi de grossesse ? Fairlinked a publié une déclaration sous serment d’un manager senior de LinkedIn reconnaissant l’existence du système[19]. L’association a également mis en ligne une vidéo démontrant le script en action, ainsi que le code espion complet utilisé par LinkedIn, dont la présence a été horodatée par un organisme indépendant[20].
Une première procédure judiciaire a déjà été entamée devant un tribunal de Munich[21]. En Belgique, l’Autorité de protection des données (APD) a‑t-elle été informée ? A‑t-elle ouvert une enquête ? Nul ne le sait. Et étonnamment nos médias ne posent pas la question.
Omerta dans la presse francophone
À ce jour, aucun grand média francophone n’a consacré le moindre article au BrowserGate. Pourtant, LinkedIn revendique plus de 6 millions d’utilisateurs en Belgique[22][23] et plus de 35 millions en France[24][25]. Selon les statistiques disponibles, deux tiers d’entre eux environ utilisent Chrome ou Edge[26][27], les navigateurs vulnérables. Ils sont donc potentiellement espionnés à chaque visite.
Ce silence n'est pas anodin. Médias traditionnels et plateformes numériques semblent s'inscrire dans un même dispositif de contrôle de l'information.
Alors que faire ? Bien sûr, tenter de limiter son utilisation des grandes plateformes - mais elles sont parfois incontournables. Bien sûr, diversifier les navigateurs utilisés afin d'éviter qu'ils aient accès à toutes vos informations et puissent en dresser le profil complet.
Mais le véritable recours serait une prise de conscience collective. Alors, n’hésitez pas à en parler autour de vous !
Nicolas Mertens, journaliste citoyen pour BAM!
[1] LinkedIn Is Illegally Searching Your Computer
[2] The Attack: How it works | BrowserGate
[3] LinkedIn Has Been Reading Your Browser for Years, and Nobody Noticed | by David Lee | Apr, 2026
[4] LinkedIn caught spying on users' browsers: sensitive data harvested
[5] LinkedIn secretly scans for 6,000+ Chrome extensions, collects data
[6] LinkedIn Uses Hidden JavaScript to Scan for Over 6,000 Chrome Extensions on Visitors' Browsers - gHacks Tech News
[7] Microsoft's LinkedIn is scanning installed browser extensions without user permission
[8] NSA Prism program taps in to user data of Apple, Google and others | US national security | The Guardian
[9] My Resignation From The Intercept - Glenn Greenwald
[10] Facebook snooped on users' Snapchat traffic in secret project, documents reveal | TechCrunch
[11] Facebook's Onavo VPN used to wiretap competitor data, court filings reveal | TechRadar
[12] Facebook allegedly launched secret 'Project Ghostbusters' to intercept rivals' user data | The Standard
[14] ENQUÊTE. Le projet Pegasus : un logiciel espion utilisé par des États pour cibler des politiques, des journalistes, des avocats... y compris des Français – franceinfo
[15] Amazon Scooped Up Data From Its Own Sellers to Launch Competing Products - WSJ
[16] Amazon s’est servi des données de sa marketplace pour créer ses propres produits
[17] LinkedIn caught spying on users' browsers: sensitive data harvested
[18] https://news.ycombinator.com/threads?id=LinkedinHelp
[19] The Evidence Pack | BrowserGate
[20] The Evidence Pack | BrowserGate
[22] The Belgian LinkedIn Monitor 2.0 – The February 1, 2026 edition
[23] Linkedin users in Belgium - January 2026 | NapoleonCat
[25] Digital 2026: France — DataReportal – Global Digital Insights
[26] Browser Market Share Belgium | Statcounter Global Stats
[27] Browser Market Share Belgium | Statcounter Global Stats
