En 2007, le général Wesley Clark, ancien commandant suprême de l'OTAN, révélait l'existence d'un mémo classifié du Pentagone listant sept pays à renverser — l'Iran étant le dernier. Vingt‑cinq ans et quatre présidents plus tard, la liste est cochée. Retour sur un plan que personne n'a voté et que personne n'a pu arrêter.
La révélation du Général Wesley Clark en 2007
Ancien commandant suprême des forces de l'OTAN en Europe, général quatre étoiles décoré au Vietnam, candidat à la présidentielle démocrate en 2004, Wesley Clark est un homme du cœur de l'establishment militaire américain.
En 2007, lors d'une interview sur Democracy Now!, il a révélé une série de conversations qu'il avait eues au Pentagone dans les semaines suivant le 11 septembre 2001.
Environ dix jours après les attentats, Clark se rend au Pentagone pour saluer d'anciens collègues de l'État‑major interarmées. Un général le prend à part et lui annonce : « La décision est prise. Nous allons entrer en guerre contre l'Irak. » Clark est stupéfait : il n'existe alors aucun lien établi entre l'Irak et les attentats du 11 septembre.
Quelques semaines plus tard, alors que les bombes tombent déjà sur l'Afghanistan, Clark retourne voir ce même officier. La situation a empiré :
« Il a sorti une feuille de son bureau et m'a dit : "Je viens de recevoir ça du bureau du Secrétaire à la Défense. C'est un mémo qui décrit comment nous allons renverser les gouvernements de 7 pays en 5 ans, en commençant par l'Irak, puis la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et, pour finir, l'Iran." » — Général Wesley Clark, Democracy Now!, 2 mars 2007[1]
Sept pays. Cinq ans. Un mémo classifié provenant du bureau de Donald Rumsfeld. Aucun de ces pays n'avait de lien évident avec les attentats du 11 septembre. Celui qui en avait un — l'Arabie saoudite — n'était pas sur la liste.
Les néoconservateurs… et Netanyahou
Le mémo venait du bureau du Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld. Mais cette liste n'a pas été rédigée dans l'urgence post‑11 septembre. Elle était le produit d'une réflexion stratégique qui circulait à Washington depuis les années 1990, portée par un courant idéologique précis : les néoconservateurs.
A Clean Break (1996)
Un groupe de stratèges néoconservateurs — parmi lesquels Richard Perle et Douglas Feith — rédige un document destiné au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Le document propose qu'Israël abandonne les Accords d'Oslo et passe à l'offensive contre ses adversaires régionaux : affaiblir et refouler la Syrie, renverser Saddam Hussein en Irak, séparer le Liban‑Sud chiite du Hezbollah et de l'Iran[2].
Rebuilding America's Defenses (2000)
Le think tank PNAC (Project for the New American Century), dont les membres clés incluent Paul Wolfowitz, Dick Cheney et Donald Rumsfeld, publie ce document affirmant que les États‑Unis doivent maintenir des « forces déployées en avant » au Moyen‑Orient pour conserver la domination militaire dans la région. L'objectif premier : sécuriser l'accès au pétrole et empêcher la Chine de développer des liens étroits avec des États pétroliers clés comme l'Iran.
La conversation de 1991
Clark a également rapporté une conversation révélatrice avec Paul Wolfowitz juste après la première Guerre du Golfe :
« Ce que nous avons appris, c'est que nous pouvons utiliser notre armée dans la région — au Moyen‑Orient — et les Soviétiques ne nous en empêcheront pas. Et nous avons environ 5 à 10 ans pour nettoyer ces vieux régimes soviétiques — Syrie, Iran, Irak — avant que la prochaine grande superpuissance ne vienne nous défier. » — Paul Wolfowitz, rapporté par Wesley Clark, 1991[3].
Le 11 septembre n'a pas créé ce plan. Il a fourni le prétexte pour le mettre en œuvre.
7 pays 4 présidents
Voici ce qu'il est advenu de chacun des sept pays de la liste, et sous quelle(s) présidence(s) les actions décisives ont eu lieu :
1. Irak — Invasion (2003), chute de Saddam Hussein, guerre civile, montée de l'État islamique, chaos durable. → Bush (R)
2. Libye — Intervention OTAN (2011), chute et mort de Kadhafi, État fragmenté, guerres de milices. → Obama (D)
3. Syrie — Guerre civile depuis 2011, soutien CIA/MI6 aux rebelles, chute du régime Assad fin 2025. → Obama (D), Trump 1 (R), Biden (D)
4. Liban — Guerre israélienne de 2006, bombardements répétés, incursion terrestre et zone tampon israélienne (2026). → Bush (R), Biden (D), Trump 2 (R)
5. Somalie — Invasion éthiopienne soutenue par les USA (2007), guerre civile permanente, frappes américaines continues. → Bush (R), Obama (D), Trump 1‑2 (R)
6. Soudan — Scission en deux pays (2011), guerres civiles dévastatrices dans les deux États. → Obama (D)
7. Iran — Frappes américaines sur le nucléaire (juin 2025), puis opération conjointe USA‑Israël massive le 28 février 2026, assassinat de Khamenei, tentative de changement de régime en cours. → Trump 2 (R)[4]
Le calendrier de « 5 ans » était optimiste, mais l'objectif est en passe d'être atteint en 25 ans. Et ce plan a traversé cinq présidences — trois républicaines, deux démocrates — sans jamais être remis en cause. Le vote des Américains n'a jamais changé cette trajectoire.
Le cas Trump
Si un seul cas devait démontrer que la politique étrangère américaine échappe au contrôle démocratique, c'est celui de Donald Trump. Car aucun président n'a autant, aussi longtemps et aussi explicitement dénoncé la politique de changement de régime au Moyen‑Orient.
Voici, dans l'ordre chronologique, ses propres déclarations :
2011 — A propos d’Obama : « Notre président va attaquer l'Iran parce qu'il n'a absolument aucune capacité à négocier. »
2013 — « Je prédis qu'Obama va déclencher une guerre avec l'Iran juste pour sauver la face. »
Juillet 2016 (Convention républicaine) — « Nous devons abandonner la politique ratée de nation‑building et de changement de régime que Hillary Clinton a poussée en Irak, en Libye, en Égypte et en Syrie. »[5]
Août 2016 — « Notre stratégie actuelle de nation‑building et de changement de régime est un échec prouvé, un échec absolu. »[6]
2019 — « Les États‑Unis ont dépensé HUIT MILLE MILLIARDS DE DOLLARS à combattre et faire la police au Moyen‑Orient. Des milliers de nos grands soldats sont morts ou ont été gravement blessés. Des millions de personnes sont mortes de l'autre côté. ALLER AU MOYEN‑ORIENT EST LA PIRE DÉCISION JAMAIS PRISE. »[7]
2019 — « Notre politique de guerre sans fin, de changement de régime et de nation‑building est remplacée par la poursuite lucide des intérêts américains. Le rôle de notre armée est de protéger notre sécurité, pas d'être le gendarme du monde. »
2023 — « Nous démolirons le deep state. Nous expulserons les bellicistes de notre gouvernement — ces gens horribles et stupides. Ils adorent voir des gens mourir. Nous chasserons les globalistes. »[8]
2024 — Tulsi Gabbard, sa future directrice du renseignement national : « Un vote pour Kamala Harris est un vote pour Dick Cheney et pour la guerre. Un vote pour Trump est un vote pour mettre fin aux guerres, pas pour en déclencher. »
2024 — Stephen Miller, conseiller de Trump : « Liz Cheney est la principale conseillère de Kamala. Liz veut envahir tout le Moyen‑Orient. Kamala = Troisième Guerre mondiale. Trump = Paix. KAMALA ENVERRA VOS FILS À LA GUERRE. »[9]
Comment passe‑t-on de « Aller au moyen‑orient est la pire décision jamais prise » à la plus grande opération militaire américaine depuis l'invasion de l'Irak ? Plusieurs facteurs ont convergé.
Une fenêtre d'opportunité
Depuis le 7 octobre 2023 et l'attaque du Hamas, Israël a méthodiquement détruit le réseau de proxys iraniens au Moyen‑Orient : le Hamas à Gaza, le Hezbollah au Liban, la chute d'Assad en Syrie. L'Iran s'est retrouvé plus isolé que jamais. Pour Tel‑Aviv, la fenêtre d'opportunité était historique.
Et c'est bien Israël qui a forcé le tempo. Selon le *Washington Post*, Trump a lancé l'opération après des semaines de lobbying conjoint d'Israël et de l'Arabie saoudite, alors que les services de renseignement américains ne voyaient aucune menace imminente[10]. Lors d'un briefing classifié au Congrès le 3 mars, le secrétaire d'État Marco Rubio a lui‑même fourni la justification : Israël allait frapper l'Iran avec ou sans les États‑Unis, ce qui aurait déclenché des représailles iraniennes contre les troupes américaines dans la région. Washington a donc choisi de frapper en premier — non pas pour répondre à une menace iranienne, mais pour accompagner une décision israélienne. Le sénateur Mark Warner a résumé : c'est « une guerre de choix, dictée par les objectifs et le calendrier d'Israël ». Même le speaker républicain Mike Johnson a reconnu qu'Israël « était déterminé à agir, avec ou sans soutien américain »[11]. Le CAIR a parlé d'un « aveu stupéfiant » : « Les États‑Unis n'ont pas attaqué l'Iran parce que l'Iran constituait une menace imminente. Nous avons attaqué sous la pression d'Israël, pour le bénéfice d'Israël »[12].
Une diversion ?
Au moment des frappes, Trump fait face à une situation intérieure difficile : ses tarifs douaniers « Liberation Day » sont bloqués par la justice, ses tentatives de déployer des troupes fédérales sur le sol américain sont contestées, l'économie — sa promesse centrale — patine, et les dossiers déclassifiés de l'affaire Epstein, dont la publication a été relancée, menacent d'éclabousser le pouvoir jusqu'à son sommet. La guerre a toujours été un outil de diversion pour les présidents en difficulté. C'est d'ailleurs exactement ce que Trump reprochait à Obama en 2013 : « Je prédis qu'Obama va déclencher une guerre avec l'Iran juste pour sauver la face. ».
La fabrication du prétexte
L'administration a invoqué la menace nucléaire iranienne. Pourtant, les négociations indirectes avec l'Iran, médiées par Oman, avaient abouti à une percée le 25 février 2026 : Téhéran avait accepté de ne jamais stocker d'uranium enrichi et de se soumettre à une vérification complète de l'AIEA. Trois jours plus tard, les bombes tombaient. Les propres services de renseignement américains estimaient par ailleurs que l'Iran ne serait pas en mesure de développer des missiles balistiques à longue portée avant 2035. Comme en Irak en 2003 avec les armes de destruction massive qui n'existaient pas, les faits n'ont pas eu d'importance.
Un pari risqué
Trump risque de payer cher cette guerre. Selon un sondage Reuters/Ipsos réalisé les 1er et 2 mars, seuls 27 % des Américains approuvent les frappes, contre 43 % qui les désapprouvent[13].Même chez les républicains, le soutien n'est que de 55 %, et 42 % d'entre eux déclarent qu'ils seraient moins enclins à soutenir l'opération si elle entraînait des morts américains[14] — ce qui est déjà le cas, avec six soldats tués en trois jours. 56 % des Américains estiment que Trump est trop enclin à utiliser la force militaire — un quart des républicains partagent cet avis. Les frappes ont commencé trois jours avant les premières primaires des élections de mi‑mandat, qui détermineront si les républicains conservent leurs majorités au Congrès.
Et cette fois, la trahison est ressentie jusque dans le camp Trump. Tucker Carlson, l'une des voix les plus influentes de la droite américaine, a qualifié l'attaque d'« absolument dégoûtante et diabolique ». Le représentant républicain Thomas Massie a écrit : « Je suis opposé à cette guerre. Ce n'est pas "America First". »[15].Sur les réseaux sociaux, les partisans MAGA ne décolèrent pas : « C'est toujours un mensonge et c'est toujours America Last. Mais cette fois, c'est la pire des trahisons, parce qu'elle vient de l'homme même et de l'administration que nous pensions différents, et qui disaient "plus jamais ça". » Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense de Trump, avait pourtant promis en décembre que son ministère « ne serait pas distrait par l'interventionnisme, les guerres indéfinies, le changement de régime ». Quatre mois plus tard, c'est exactement ce qu'il supervise.
C'est également un pari risqué pour Netanyahu. En entraînant les États‑Unis dans cette guerre, il joue son va‑tout — et risque d'y perdre des deux côtés de l'échiquier politique américain. Selon Gallup, la sympathie de l'opinion américaine a déjà basculé massivement en faveur des Palestiniens ces deux dernières années, un mouvement porté surtout par les démocrates. Mais désormais, une partie des républicains et de la base MAGA dénonce aussi ouvertement le soutien à Israël. Comme l'a formulé Ofer Shelah, chercheur à l'Institut pour la sécurité nationale de Tel‑Aviv : « Une grande partie de l'opinion américaine verra ça comme la queue israélienne qui remue le chien américain. » La perte de soutien qui en découlera « sera très nocive pour Israël à moyen et long terme ». Avant d'ajouter : « Mais Netanyahu ne s'intéresse ni au moyen ni au long terme »[16].
Qui décide ?
Wesley Clark a posé la bonne question dès 2007 : si ce plan existait avant le 11 septembre, s'il a survécu à cinq présidences, s'il s'est exécuté indépendamment du vote populaire et des promesses électorales — alors où se situe réellement le pouvoir décisionnel ?
Outre les forces internes comme le complexe militaro‑industriel, d'autres intérêts sont en jeu — et ils sont documentés. Les sept pays de la liste du Pentagone ont un point commun qui ne doit rien au hasard : ce sont tous des adversaires régionaux d'Israël — et, dans une moindre mesure, de l'Arabie saoudite. Les deux principaux alliés des États‑Unis au Moyen‑Orient. Le plan conçu dans A Clean Break avec Netanyahou pour servir les intérêts sécuritaires israéliens a été adopté comme politique étrangère américaine, financé par le contribuable américain, exécuté par l'armée américaine — et couronné en 2026 par une opération conjointe.
Les Américains ont voté Obama en 2008 parce qu'il était contre la guerre. Ils ont voté Trump en 2016 et 2024 parce qu'il promettait de « briser le cycle ». À chaque fois, le plan s'est poursuivi.
Et il n'y a pas que les électeurs américains qui ont été ignorés. Les populations des sept pays de la liste n'ont évidemment jamais été consultées non plus. Or le bilan des changements de régime imposés de l'extérieur parle de lui‑même : l'Irak est devenu un État failli ravagé par le sectarisme, la Libye un champ de bataille de milices, la Syrie un pays en ruines, le Liban un pays asphyxié sous occupation militaire israélienne, le Soudan coupé en deux et en guerre civile, la Somalie un État fantôme en guerre permanente. Dans aucun de ces cas, les interventions n’ont abouti à davantage de liberté ou de stabilité pour les habitants. Les « nation‑builders » ont détruit des nations sans rien construire — exactement ce que Trump lui‑même dénonçait en 2016.
Le plan de 2001 approche de son objectif final. Six des sept pays ont été détruits ou fragmentés. Le septième, l'Iran, est sous les bombes. Son Guide suprême a été éliminé, ses infrastructures militaires frappées, son économie étranglée. Personne ne sait aujourd'hui si ces frappes déboucheront sur un changement de régime, ni surtout si un tel changement, s'il advient, profitera aux Iraniens. L'histoire des six pays précédents donne peu de raisons d'être optimiste.
Marcan pour BAM!
[1] Gen. Wesley Clark Weighs Presidential Bid: “I Think About It Every Day” | Democracy Now!
[2] A Clean Break: A New Strategy for Securing the Realm
[3] Wes Clark and the neocon dream - Salon.com
[4] 2026 Iran conflict - Wikipedia
[5] FACT CHECK: Donald Trump's Republican Convention Speech, Annotated
[6] User Clip: Our Current Strategy of Nation Building and Regime Change is a Proven, Absolute FAILURE - DJT 2016
[7] The United States has spent EIGHT TRILLION DOLLARS fighting and policing in the Middle East. Thousands of our Great Soldiers have died or been badly wounded. Millions of people have died on the other side. GOING INTO THE MIDDLE EAST IS THE WORST DECISION EVER MADE.....
[8] Trump promised to end ‘regime change.’ Now he’s urging Iranians to topple their government.
[9] Trump launches the regime‑change effort in Iran that he pledged to avoid | CNN Politics
[10] Push from Saudis, Israel helped move Trump to attack Iran - The Washington Post
[11] Lawmakers: Israeli plan to attack Iran dictated Trump’s decision on strikes
[12] Rubio claim of Israeli role in US Iran attack reverberates, despite denial | Donald Trump News | Al Jazeera
[13] A quarter of Americans back Iran strikes: Poll | NewsNation
[14] 1 in 4 Americans back Trump’s Iran strikes, most say he’s too quick to use force: poll
[15] One in Four Americans Approve of US Strikes on Iran—Poll - Newsweek
[16] Netanyahu risks American support for Israel with war against Iran | PBS News
