Le choix du vivant et autres antagonismes

Je me permets d’emprunter ce titre à Eric Julien tellement il est révélateur de notre actualité.
Un antagonisme croissant se dessine dans notre société. Illustration didactique cette semaine.
A deux jours d'écart, dans un domaine on ne peut plus proche du vivant, celui de la Terre nourricière, le PDG de Syngenta et les étudiants d’AgroParisTech nous offrent deux approches antagonistes aux problèmes du monde.


Le PDG de Syngenta appelle à supprimer l’agriculture biologique et à se lancer dans une agriculture industrielle - qui supporterait bien entendu sa propre industrie.1 Les étudiants d’AgroParisTech Paris 2 offrent au monde une vision sans fard de la réalité de la ‘transition’ et des choix que nous avons à faire et proposent des solutions ‘vivantes’.

Nous pourrions voir cet antagonisme comme source de conflits. Il se traduira certainement et cela a déjà commencé, par des luttes, des manifestations, des actes de désobéissance civile face à un système qui supporte un paradigme en route vers nulle part. Ou en route vers sa fin. 

Le monde selon Syngenta

Dans cet article daté du 8 mai 2022 du quotidien suisse ‘Le Temps’, Eryk Fyrwald, PDG de Syngenta explique en quoi il voit l’approche industrielle comme étant la solution à la question de la pénurie alimentaire qui se dessine dans le monde. Il voudrait mettre fin à l’agriculture biologique. Sa croyance est que l’homme peut faire mieux que la ‘nature’ . L’homme peut inventer, améliorer la nature (semences génétiquement modifiées), la dompter pour qu’elle soit plus efficace. Qu’elle puisse produire plus, plus vite. 

D’une façon plus générale, les industriels, en quête de croissance (de leur profitabilité), soutenus par les États, en quête de croissance (du PIB) veulent accélérer la transition du monde (sans trop le changer). Transition énergétique, en plantant des champs d’éoliennes. Transition digitale, en digitalisant à peu près tout ce que l’on peut, même le monde entier, dans le métavers. Transition médicale en vaccinant le monde entier tous les 3 mois. Transition sociétale, en mettant le monde sous contrôle, histoire d’éviter tout risque d’écart. Et j’en passe. On voit bien que la nature de ces choix est technologique. Ici, on fait confiance à l’homme, plus qu’à la nature, plus qu’à la Terre. Plus exactement à l’homme, sans la nature, sans la Terre. Cette démarche se fait au détriment de la Terre. Au détriment du vivant.

Dans AgroParisTech, il y a ‘Agro’ et il y a ‘Tech’. Ré-équilibrer ?

Une partie croissante du monde se lève, se bouge et esquisse un autre monde. Les étudiants d’AgroParisTech, promotion 2022, interviennent ce 10 mai et offrent une alternative dans cette video, que je vous recommande de visionner dans son entièreté. C’est plus qu’une alternative. C’est un wake up call. C’est un appel à l’action. Et d’ailleurs, ils y vont. Il n’est plus temps de faire des rapports. Il n’est presque même plus temps d’encore les lire, tant ils disent la même chose depuis si longtemps, tant le monde économique se met à attendre le suivant, pour mesurer le degré d’urgence à ne rien faire. Il est juste temps de mettre un pied devant l’autre et de recommencer.

Ils font confiance au vivant. Ils le respectent. On parle ici du vivant, au sens de la nature, mais aussi du vivant dans sa dimension humaine. (Il s’agit bien de la même chose. En se dé-corrélant de la nature, l’homme a pu se permettre beaucoup de choses à son égard). Ces étudiants appellent à respecter ce vivant-là, en ne suivant plus les conditionnements imposés par ce monde tout entier économico-financiarisé. Ils font le choix du vivant. C’est une autre perspective. 

Mais cet antagonisme est surtout révélateur de la difficulté des choix qui se dessinent. Révélateur du courage et de la lucidité qui est demandé à l’humanité pour la poursuite de son existence. Comme si l’humanité entrait dans son âge adulte, comme l'écrit Annick de Souzenelle3. A nous de nous prendre en main. 

Cet antagonisme est à la hauteur des mensonges que nous nous construisons nous-mêmes par manque de courage devant la difficulté de la tâche. Parce que croire que ce dont le monde a besoin c’est de son électrification généralisée, c’est se mentir. Croire que l’on peut préserver un système qui se nourrit de ‘toujours plus’ dans un monde fini, c’est de mentir. Croire que l’on va pouvoir vivre de la même façon parce que l’on roule en Tesla, c’est se mentir. Croire que l’aérien va continuer de fonctionner en mode green, c’est se mentir.

 

 

Ces choix auxquels le monde est confronté sont difficiles.

  • Couper des branches
  • Renoncer
  • Fermer des portes
  • Pour que d’autres puissent s’ouvrir.
 

 

Ces étudiants nous le montrent, ces choix peuvent être heureux. Il y a les leurs, d’autres sont possibles. Ne pas sombrer dans la tristesse d’un monde qui se termine. Il y en a un nouveau qui émerge. (ndr : Il n’y a qu’une planète Bleue4. On pourra toujours aller sur Mars plus tard). Il va juste s’agir d’aller chercher son bonheur ailleurs que dans le ‘plus’ et le ‘matériel’. En nous. En cette ‘nature’. Dans le vivant.

Par Nicolas Peltier
Son état d'esprit d'acteur a d'abord mené Nicolas Peltier au métier d'entrepreneur dans la 'tech'. En quête, depuis toujours, d'une réponse à la question de ce que peut être la raison de notre existence, il aime multiplier et croiser les perspectives (philosophiques, spirituelles, scientifiques, environnementales, artistiques...) . Cette réflexion le conduit à réaliser que c'est un profond changement de paradigme que l'humanité doit traverser et qu'il est à trouver en chacun de nous. Nicolas Peltier partage son temps entre accompagner des équipes sur ce chemin, et accompagner des jeunes en insertion à se trouver en naviguant sur un 3 mâts.


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité de l’auteur et ne représentent pas nécessairement celle de BAM!
[1] https://www.letemps.ch/economie/patron-syngenta-defend-labandon-lagriculture-biologique
[2] https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=SUOVOC2Kd50
[3] Annick de Souzenelle, ‘Le Grand Retournement’
[4] Jolie couleur, le bleu. 'Le siècle bleu' Jean-Pierre Goux