Tribune

Les non-vaccinés sont-ils ignorants ?

Les non-vaccinés sont-ils ignorants ?

Réponse à l’éditorial de Dorian de Meeûs « Ce que les non-vaccinés ignorent ou minimisent… » par le Dr Nour de San, spécialiste en biologie clinique et conseillère en conformité dans l'industrie et le secteur médical.

https://www.lalibre.be/belgique/societe/2021/10/29/ce-que-les-non-vaccines-ignorent-ou-minimisent-EWXPKUO6OBHBFDBF22S5I5YRVA/


« Dans une telle crise, chacun doit prendre conscience qu’il peut participer à l’effort commun, tout comme il peut inconsciemment et de bonne foi nuire à celui-ci ». C’est ainsi que Monsieur de Meeûs termine son dernier Edito qui a fait grand bruit. Et c’est parce qu’une part de lui est consciente que ce phénomène est présent que je ne lui en veux pas. En effet, Monsieur de Meeûs n’a manifestement pas conscience du mal que son Edito peut faire et ô combien même s’il dit ne pas souhaiter cliver, il est par essence clivant.

Quand il affirme que certains arguments des « récalcitrants » sont faux tels que cette phrase que nous reprenons : «  Une personne vaccinée reste contagieuse, le refus du vaccin n’a donc aucune incidence sur la santé des autres », et bien, tout compétent qu’il soit en son domaine, il se trompe. Avec probablement beaucoup de bonne volonté et totalement inconsciemment, il est dans un déni de réalité. Car si beaucoup ont besoin de se convaincre que le vaccin est la solution miracle pour ENFIN sortir de cette crise, et au passage, trouver des coupables à blâmer, la réalité est plus complexe.

Si au début du déploiement du vaccin, les données montraient après la deuxième dose, une diminution des infections et de la contagiosité, depuis, le variant Delta a fait son apparition. Et ce n’est pas une question de pas de chance, c’était prévisible. Et ce n’est pas faute d’avoir expliqué le phénomène de variance des virus à ARN (qui est à la base de la stratégie de vaccination annuelle contre la grippe, donc ce n’est pas comme si c’était nouveau ou inconnu). Et donc, certains récalcitrants bien informés, simplement, ont fait preuve de bon sens en se disant qu’il valait mieux avoir une stratégie de type grippe que d’imaginer résoudre quoi que ce soit en vaccinant la population entière. Car si cela pouvait être efficace, pourquoi ne l’aurions-nous pas fait pour la grippe qui tue chaque année des millions de personnes ? Simplement, parce que c’est une mauvaise stratégie ! Et que pour la grippe, des experts ont pris le temps de réfléchir à tête reposée, sans pression médiatique, politique ou financière et ont été pragmatiques dans leur approche. Car vacciner des personnes qui ne sont pas à risque et sans contacts proches fréquents avec des personnes à risque n’a jamais été envisagé avant la COVID en termes de politique de vaccination comme la balance bénéfice risque individuelle sera toujours mauvaise à l’échelle de la population, cela nécessite beaucoup de personnel pour vacciner tout le monde, cela crée un absentéisme à cause des effets secondaires (même s’ils ne sont pas graves le plus souvent, nous avons été bien ennuyés quand nous avons vacciné tout le personnel soignant en 1 mois de voir les certificats maladie pleuvoir et des absences fréquentes de 1 à 3 jours à cause d’effets secondaires limités mais fréquents).

Bref, tout cela paraissait évident pour la grippe et il semble qu’une amnésie collective ait touché nos super experts qui ont oublié toutes ces raisons qui font que l’on ne vaccine pas tout le monde pour la grippe. De plus, les pharma ne sont pas demandeurs, car en fait, il est nécessaire chaque année de revoir la formulation si on veut avoir un vaccin suffisamment efficace. Et encore, même ainsi, une année sur trois ou quatre, on tape à côté. Et là, pas de revue des souches, on fait comme si de rien n’était et on continue à vacciner avec un vaccin obsolète. Comme si chaque année, on allait reprendre le même vaccin grippe. Personne ne s’étonnerait alors que cela ne fonctionne pas. Ce besoin de revoir le vaccin implique de nouvelles études cliniques annuelles, ce qui, in fine, coûte aux pharma plus d’argent que cela ne leur en rapporte. C’est probablement pourquoi ils essayent avec ce virus d’échapper à ce devoir de reformulation annuelle et continuent à vacciner avec un vaccin que l’on sait désormais de moins en moins efficace.

Alors, pourquoi est-il à ce point compliqué de le comprendre pour ce virus-ci qui obéit à cette dynamique de variation virale qui est connue !?! Alors, oui, Monsieur de Meeûs, il y a des récalcitrants, demandez-vous pourquoi certains d’entre eux qui ont de véritables expertises le sont. Demandez-vous aussi pourquoi la plus grande firme pharmaceutique belge n’arrive pas à convaincre ses employés de se faire vacciner. Renseignez-vous de ce côté-là et nous verrons alors qui de nous fait preuve d’inconscience.

Cette phrase nous a également interpelés : « Les personnes qui estiment ne pas avoir un profil "à risque" ignorent parfois la réelle efficacité de leur immunité naturelle. ».

Et là, nous vous donnons raison. En effet, beaucoup de personnes ne savent pas comment évaluer leur immunité.  Cela veut-il dire qu’il est impossible de l’évaluer ? Et bien non ! En effet, pourquoi ne pas apprendre plus largement à nos concitoyens à évaluer en autonomie leur santé alors que c’est assez simple (même si en effet, ce sera imparfait, grosso modo, il y a tout de même des indicateurs). Le critère principal qui est le plus simple : êtes-vous régulièrement malade ? Gastro-entérite, rhume, sinusite, bouton de fièvre, cystite, mycose… autant de petites infections qui sont une indication de l’état de notre système immunitaire. Beaucoup de personnes ont déjà eu la COVID et savent donc si leur système immunitaire est assez fort pour la combattre. Et oui, juste s’observer peut déjà être un début. Et à partir de là, se demander ce qui fait que notre système immunitaire n’est pas en grande forme ? Est-ce que je mange équilibré ? Est-ce que je me sens épanoui dans mon boulot, dans mon couple ? Est-ce que je bouge de temps à autre ? Est-ce que je ris ? Autant de petites pistes qui quand nous les explorons peuvent nous aider à améliorer notre état de santé. Alors, à moins que nos programmes de santé publique des 30 dernières années n’aient été des mensonges éhontés, il serait peut-être bon aussi de rappeler certaines bases de notre bonne santé au lieu de continuer à faire peur et culpabiliser les non-vaccinés. Car une personne en bonne santé tombe moins malade qu’une personne en mauvaise santé, donc cela semble être une piste que pourtant plus personne ne semble vouloir explorer.

L’autre argument que vous avancez comme étant erroné est le suivant : « Le vaccin ne fonctionne pas vu que 50% des patients en soins intensifs sont vaccinés ». Le fait que vous prétendiez sans sources récentes à l’appui que c’est faux ne rend pas pour autant votre argument valable. L’argument d’autorité a ses limites. Pourquoi donc un de nos illustres élus fervent défenseur de la vaccination irait dire au parlement que la proportion de vaccinés dans les hôpitaux flamands la semaine du samedi 16 octobre au vendredi 22 octobre 2021 était de 70.9% si ce n’était pas le cas (https://www.dekamer.be/doc/CCRI/html/55/ic617x.html).

La Flandre, qui a pourtant un taux de vaccination bien supérieur à Bruxelles et à la Wallonie, nous montre donc que la situation n’est pas résolue grâce à un meilleur taux de vaccination, et que, pour les raisons développées plus haut, le virus continue bel et bien sa circulation; nous avons en fait beaucoup de vaccinés dans nos hôpitaux, ce qui était prévisible!

Mais pourquoi ne vivons-nous pas un tel désastre chaque année avec la grippe?

Nous allons donc voir comment une stratégie pragmatique nous permet de limiter les débordements hospitaliers pour la grippe.

Pour commencer, les premières lignes sont (in)formées pour diagnostiquer et traiter les patients de façon symptomatique, et en période épidémique, elles vont être informées qu’un besoin de vigilance pour les personnes à risque est présent.

Comment sait-on que l’on est en période épidémique ? On teste tout le monde ? Et bien non ! Des médecins vigies, rapportent à Sciensano le nombre de tableaux cliniques compatibles avec la grippe et ces patients vont être testés pour confirmer ou infirmer la présence de ce virus. Nous suivons donc ce que l’on appelle, un échantillon représentatif de la population.  Cela veut-il dire qu’on laisse plein de gens sans les tester et sans diagnostic ? Et bien oui, parce que la confirmation du diagnostic pour la plupart des patient ne changera rien au traitement, il n’est donc pas nécessaire de faire un test PCR ou antigénique pour tous les patients. Quand un certain seuil est passé, l’épidémie est déclarée. Cela va déclencher la recherche plus systématique de ce virus chez les patients qui viennent aux urgences (en dehors de ces périodes, on ne teste pas tout le monde pour rechercher la grippe toute l’année parce que cela coûte cher et le plus souvent c’est négatif. On appelle cela un bon usage des tests diagnostiques qui permet de limiter des dépenses d’argent public inutilement). Et aussi, on utilise des tests antigéniques et pas toujours des tests PCR car le bénéfice des tests PCR en termes diagnostic n’est pas toujours meilleur, donc on laisse les laboratoires hospitaliers définir ces stratégies de testing avec l’équipe de contrôle et prévention des infections hospitalières afin de sélectionner l’approche la plus pragmatique en fonction des tests disponibles sur le marché.

Si l’on testait tout le monde toute l’année, nous trouverions probablement beaucoup plus de cas de grippe ; ceci dit, ce n’est pas pour autant qu’il y aurait plus de malades. Ce n’est pas parce que l’on voit qu’il y a plus de malades que ces malades n’existent pas si on ne les teste pas, et l’effort à mettre, en termes de personnel soignant, de matériel et de ressources financières, serait bien trop élevé pour un bénéfice très faible comme en réalité, nous n’avons pas besoin absolument d’avoir un test Influenza pour traiter correctement nos patients puisqu’en fait, il n’y pas de protocole thérapeutique spécifique pour la grippe en dehors d’exceptions à qui nous donnons des antiviraux contre ce virus. Et pour ces cas, les médecins sont formés à les identifier, donc nous n’avons pas besoin d’ordres gouvernementaux pour que les patients soient bien pris en charge. C’est pour cela aussi que cela prend un peu de temps pour être formé en médecine. Et oui, il y a une pression sur les hôpitaux chaque année en période de pic épidémique de grippe, et les institutions sont préparées à y faire face. Alors, si nous comprenons aisément que pour la première vague il y ait eu un besoin de coordination nationale face à un virus émergent, revenir à des fonctionnements autonomes de nos hôpitaux et des premières lignes ferait des vacances à tous, et à ces soignants et à ces institutions de première intention !

Un autre argument que vous avancez comme beaucoup d’autres et qui m’interpelle : « Et malgré ce qui circule sur les réseaux sociaux, aucun traitement efficace n'existe à ce jour. » Comme nous venons de le dire, il n’y a pas de traitement spécifique à donner pour la grippe le plus souvent, donc pas de traitement miracle pour tous non plus pour ce virus. Ceci ne veut pas dire que l’on ne peut pas traiter les patients ! Aucun généraliste ne penserait à dire à son patient qui a un syndrome grippal en période épidémique ou même en dehors, restez chez vous et si vous n’arrivez plus du tout à respirer, allez aux urgences. Parce que ce serait une faute médicale et une non-assistance à personne en danger. Nous prescrivons des aérosols, éventuellement des antibiotiques, des anti-inflammatoires… bref, aucun de ces traitements n’est contre le virus de la grippe, mais cela évite des complications qui mèneraient plus souvent à l’hôpital ces patients que si nous ne faisions rien. Et comme aujourd’hui tout le monde l’a compris, les places à l’hôpital sont chères, donc, évitons - tant qu’à faire - de laisser l’état de nos patients se dégrader sous prétexte que nous n’avons pas toujours le traitement miracle spécifique. Jamais dans l’historique de la médecine, une telle ineptie ne s’est produite.  Et comme pour la grippe, quand un patient arrive à l’hôpital, le plus souvent il n’y a pas de traitement spécifique non plus. Je pense que nos soignants seront ravis de découvrir que les traitements donnés dans les hôpitaux aux patients COVID qui s’en sortent en fait ne servent à rien et ne sont pas efficaces. Vous confondez Monsieur de Meeûs un traitement spécifique et un traitement symptomatique non spécifique. Et les traitements symptomatiques non spécifiques EXISTENT et évitent à beaucoup de patients de faire des complications et de mourir ! Sans parler d’autres traitements sujets à polémique, dire qu’il n’y a pas de traitement miracle c’est nier les progrès qui ont été faits depuis 18 mois dans le cadre de la prise en charge hospitalière des patients COVID et qui ont aussi contribué à faire baisser la mortalité liée à cette maladie.

Mais bon, si vous préférez croire que nos soignants donnent des traitements à l’hôpital juste pour rire ou pour faire semblant de soigner leurs patients, soit. Et si vous préférez croire que les patients qui ont la grippe et qui sont vus par leur médecins traitant, parce qu’ils ne reçoivent pas de traitement spécifique contre la grippe, sont traités par les hurluberlus qui les manipulent, je vous en prie. Car ce que vous prétendez dans votre article a ce corolaire direct dont j’imagine que vous n’aviez pas conscience. Nous vous invitons donc à nouveau à évaluer la bonne foi de votre posture et la conscience réelle que vous avez de l’impact de vos paroles et de leurs implications.

Vous dites ensuite en parlant des mesures: « Des mesures qui, faut-il le rappeler, ont un impact dramatique sur la jeunesse, l’enseignement, le bien-être mental, les loisirs et – évidemment – sur de nombreux secteurs socio-économiques ». Et avant vous dites aussi : « C’est justement pour protéger notre système de soins de santé que les confinements successifs et les mesures contraignantes ont été imposés aux citoyens. » … Je vous laisse méditer quant à la réalité de la protection du système de soins de santé étant donné les impacts désastreux de ces mêmes mesures sur ce même secteur… Serait-il donc possible que ces mesures soient une fausse protection et répondent en fait plus au besoin de se dire que l’on a fait quelque chose plus qu’à une réelle réflexion de l’impact de ce qui est fait et d’une juste balance risque bénéfice entre mesures prises et dégâts collatéraux ?

Et serait-il possible que la stratégie du tout au vaccin réponde à ce même besoin face à l’impuissance que nous avons à empêcher des personnes vulnérables d’être malades face à certains virus? Nous laisserons cette question à votre juste appréciation.

Et sur la même lancée d’arguments scientifiquement questionnables, vous dites : « Ne pas se faire vacciner, c’est aussi prendre le risque d’augmenter la circulation du virus et donc de favoriser la mutation de celui-ci. » Si le vaccin empêchait la maladie et était adapté aux nouveaux variants, nous pourrions cautionner un tel discours. Comme énoncé précédemment, nous en sommes loin. Par ailleurs, jamais aucune publication scientifique n’a démontré que l’absence de vaccination puisse faire augmenter l’apparition de variants plus contagieux ou plus virulents. Un bel article paru dans PlosOne il y a quelques années déjà (https://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.1002198) , en revanche, souligne le risque d’une vaccination massive avec un vaccin qui permet la maladie, car c’est exactement cette situation qui accroît le risque de circulation de souches plus problématiques. Encore une fois, il ne nous semble pas que ce soit notre inconscience le problème. Mais bon, pourquoi s’intéresser à ce que la science nous apprend quand des éditeurs et des politiciens semblent si bien s’y connaître ? Nous vous rappellerons dans quelques temps cette phrase que vous nous adressez : « Les variants pouvant être de plus en plus contagieux et dangereux, il n’est pas exclu qu’un futur variant s’en prenne aux plus jeunes ou même qu’il échappe aux vaccins existants. À ce moment-là, il sera trop tard. Et personne ne pourra affirmer que scientifiques et médecins ne nous avaient pas prévenus. » Car en effet, les variants peuvent être plus dangereux, et ce que la science nous apprend c’est que c’est la stratégie actuelle qui rend ce risque le plus élevé. Nous vous aurons en effet prévenu.

Si vous avez des articles scientifiques et des chiffres officiels à nous proposer pour étayer vos propos, comme tous bons experts, nous serons ravis d’intégrer un éclairage différent à nos propos. Nous avons des bases pour nos arguments qui ne sont pas juste basées sur les paroles de quelques experts. Nous attendons une rigueur similaire d’un homme de votre trempe qui jusqu’ici a fait preuve d’une certaine intégrité journalistique. Et si nous sommes à ce point remontés contre ce texte que vous avez publié, c’est que vous avez un devoir de vérification de vos propos. Car les médias sont puissants, et qu’à force de nous laisser entrainer dans des « on-dit », nous nous préparons un monde qui sera bien sombre. Alors, oui, nous avons conscience que nous vous secouons et en même temps, c’est dans l’espoir qu’une porte s’ouvre sur un discours plus nuancé et rationnel. Car comme pour la grippe, avec une stratégie adaptée, et bien, nous sortirons vite de cette crise. Ou bien nous pouvons continuer à faire ce qui ne fonctionne pas et aggraver la situation. Et vous aurez une part de responsabilité en la matière.

En effet Monsieur de Meeûs, certaines personnes essaient en toute bonne foi et avec beaucoup d’inconscience de défendre des arguments indéfendables. Et si nous sommes en effet de bonne foi, et nous vous remercions de le reconnaître, il nous semble que l’inconscience est levée par notre démarche scientifique qui vise à suivre les données scientifiques disponibles plus que les déclarations du CODECO. Cela fait de nous certes des citoyens peu fréquentables de nos jours, et en même temps, nous avons pour nous une satisfaction de ne pas avoir trahi notre besoin de rationalité, de pragmatisme et de courage. L’avenir nous dira si nous avons eu tort ou raison dans notre argumentation. En attendant, nous aurons été honnêtes dans notre démarche.

Dr Nour de San


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