Bernard Crutzen a assisté samedi dernier au débat public organisé par l’AJP, intitulé « Faire face au media‑bashing ».
Les journalistes ont‑ils saisi l’occasion de s'interroger sur les véritables causes de ce désaveu croissant ?
Samedi 29 mars 2025. La météo est splendide sur Bruxelles, et je n’ai nulle envie de m’enfermer pour deux heures dans un sous‑sol éclairé aux LED. Mais j’ai prévenu le secrétariat que je serai présent au débat organisé par l’AJP (Association des Journalistes Professionnels) et je me défile rarement. Je descends donc les marches vers la salle de réunion où vient de s’achever l’Assemblée Générale.
Il est là, debout au milieu de la pièce, jovial, entouré de quelques journalistes qui le félicitent peut-être pour sa nomination récente au poste de rédacteur en chef du Soir. Xavier Counasse est en mode très décontracté dans son sweat vert prairie, la barbe naissante. Je me suis déjà dit qu’une personne dont la page Facebook s’ouvre sur la photo d’un staff scout ne pouvait pas être un mauvais bougre.
Je cherche à croiser le regard d’un membre de l’AJP qui a assisté à l’avant‑première de mon dernier documentaire[1]. Mais il est fuyant. J’ai développé une forte sensibilité à ce type de comportement, j’ai les antennes d’un coléoptère. Je ne tiens pas à le mettre mal à l’aise en présence de ses collègues moins bienveillants à mon égard. Mes récentes contributions dans la presse « alternative » me valent probablement quelques inimitiés parmi les membres de l’AJP, et je ne serais pas étonné que certains rêvent de m’exclure.
Je choisis donc le mode mimétique et m’assieds sagement devant le podium surélevé où Xavier Counasse a pris place. Nous sommes face à face, à quelques mètres.
Sarah Frères, la directrice de l’AJP, annonce que le débat sera filmé et mis en ligne[2]. Elle propose d’entamer les échanges par la vision d’une courte vidéo où l’on entend Françoise Tulkens, ancienne juge et vice‑présidente de la Cour européenne des droits de l’homme. Cette éminence dira notamment : Il faut permettre à chacun d’exprimer un avis, une pensée, une opinion, sans ingérence des autorités, parce que c’est ça au fond le cœur d’une société démocratique[3]. Personne durant le débat ne rappellera que les autorités sanitaires ont bafoué ce droit à la liberté d’expression durant la crise du Covid. Les journalistes présents se sentent peut-être un peu mal à l’aise d’avoir laissé faire.
Si j’avais su, serais‑je venu ?
Quand Sarah Frères expose les thèmes qui seront abordés, je me rends compte que j’ai été induit en erreur par l’affiche qui faisait la promotion du débat. Elle titrait « FAIRE FACE AU MEDIA BASHING ». Je savais bien sûr que la notion de débat serait relative, le terme ayant été dévoyé de son sens original depuis plusieurs années déjà. A la télévision, en podcast ou dans les cercles académiques, les débats se limitent la plupart du temps à des échanges courtois entre personnes globalement d’accord sur une thématique. Les contradicteurs qui ont un brin de crédibilité sont écartés. Parfois, une personnalité aux positions caricaturales est invitée à s’exprimer, de préférence en visioconférence pour pouvoir lui couper la parole s’il dérape. Sacha Daout est passé maître dans cet exercice qui tient plus de la fabrique du consentement que du journalisme.
En fait de media‑bashing, le débat a essentiellement porté sur des aspects plutôt juridiques. Xavier Counasse s’est longuement exprimé sur une affaire qui oppose la rédaction du Soir à Maxime Degey (élu verviétois). On a beaucoup parlé du rôle de plus en plus douteux de la justice en matière de liberté de la presse. Caroline Carpentier, avocate, a rappelé la jurisprudence et nourri sa présentation de quelques cas.
Les exemples de media‑bashing cités concernaient principalement la sphère politique (George‑Louis Bouchez, Trump…) ce qui permettait à l’AJP de se dégager de toute responsabilité, voire de justifier certaines pratiques (la diffusion en léger différé du discours d’investiture de Trump, par exemple). Il a même été question d’étendre le fameux cordon sanitaire belge à l’actualité internationale !
Jean‑Paul Marthoz, journaliste, auteur du rapport sur la liberté de la presse en Europe pour le Conseil de l’Europe, est le seul à avoir fait preuve d’un peu d’humilité. En toute fin de débat, il a avoué : Le décalage qu’il y a aujourd’hui avec une partie de l’opinion, c’est aussi en raison des erreurs qu’on a commises, évidemment. De certaines pratiques journalistiques qui ont effectivement été… mauvaises. Mais aussi parce qu’on n’arrive pas à articuler devant le public pourquoi le journalisme d’intérêt public, c’est important ; pourquoi la liberté de la presse, c’est important[4].
Le débat était fort intéressant, et j’ai admiré l’aisance de Xavier Counasse durant ces deux heures d’entre‑soi journalistique. Il connaît son sujet, ne pratique pas la langue de bois, et se permet des pointes d’humour. Quel dommage qu’un gars aussi brillant ne soit plus ouvert à d’autres réalités que celles qu’il perçoit depuis son écosystème.
La question que je n’ai pas posée
Quand est venu le moment des questions, j’espérais pouvoir poser celle que j’avais préparée. Elle portait sur le media‑bashing citoyen, cette critique des médias qui n’émane pas de la sphère politique ou économique, mais de citoyens exaspérés par le lent dévoiement du journalisme. Celui qui produit davantage de communication que d’information. Ma question concernait ce que j’ai vécu de près durant la crise sanitaire, et que je constate depuis : le media‑bashing revanchard, initié par des individus ou des groupements qui subissent les attaques insidieuses ou frontales des médias.
Cette question, je ne l’ai pas posée, elle m’a semblé hors sujet puisque le débat portait sur des aspects juridiques que je ne maîtrise pas. Je la transcris ici pour mémoire :
Tout ce que j’ai entendu dans ce débat laisse penser que les journalistes n’ont rien à se reprocher quant à l’origine du media‑bashing. Ce n’est pas mon ressenti. Mettez‑vous à la place d’un virologue qui a promu les vaccins durant toute sa carrière, mais qui s’est montré sceptique sur le développement accéléré de la technologie ARN Messager. Au plus fort de la campagne vaccinale, il découvre dans la DH ce titre[5] : « Ces antivax qui retardent notre retour à la liberté. » Ne croyez‑vous pas que le media‑bashing soit une réponse à certaines positions éditoriales délétères ?
J’ai donc ravalé ma question et laissé un ancien de La Libre témoigner de son soutien à Xavier Counasse dans l’affaire Degey. Il y avait dans ce cénacle une belle unanimité sur tous les sujets, y compris politiques, ce qui me conforte dans l’idée qu’il n’y a plus de pluralisme dans le paysage médiatique en Belgique. Le panel est reparti de plus belle sur la thématique de l’ingérence politique et judiciaire, promettant une contre‑offensive coordonnée, avant de conclure.
Pourrir le débat ?
A dire vrai, j’aurais pu le pourrir, ce débat de l’AJP. Le courriel d’invitation que j’ai reçu mentionnait en effet : le débat est ouvert à tous·tes. L’idée m’a effleuré de le faire savoir à quelques critiques virulents des médias mainstream, qui en auraient profité pour se défouler. J’ai imaginé un instant que Xavier Counasse soit interpellé par Alexandre Penasse (Kairos), Manu Poutte (BAM!), Anne Gillet (Zèbre) ou Yves Rasir (Néosanté). Ces rédacteurs de médias alternatifs[6] réclament un vrai débat sur le rôle des journalistes dans la représentation du réel. Un débat qui porterait par exemple sur la manière dont les rédactions abordent les grandes questions de santé publique, de genre, d’écologie, ou de géopolitique pour ne citer que celles‑là. Les grands médias ont toujours refusé de répondre à ces invitations à débattre, avec un certain mépris.
Pourquoi donc n’ai‑je pas informé les trublions précités de ce débat organisé par l’AJP ? D’abord parce qu’ils n’auraient sans doute pas défendu leur point de vue, mais attaqué celui de Xavier Counasse, et probablement avec des mots durs. Personnellement, je crois les positions médianes plus productives. Tout ce qui est excessif est insignifiant disait Talleyrand. Quel aurait été l’intérêt que Xavier Counasse se fasse malmener par ses détracteurs sinon le conforter dans l’idée que les journalistes alternatifs sont décidément des gens infréquentables, et que leurs médias n’intéressent qu’un ramassis de complotistes de bas étage ?
La seconde raison est d’ordre personnel. J’avais envie que l’AJP, et Xavier Counasse en particulier, comprenne que je ne suis pas un ennemi. Je ne veux pas me battre contre le journalisme tel qu’il est aujourd’hui, je m’agite pour un journalisme qui soit un réel contrepouvoir. J’espère encore qu’on puisse ressusciter une presse qui ne stigmatise pas les opposants au discours dominant, qui ne les amalgame pas systématiquement à l’extrême‑droite pour pouvoir les ceinturer dans le cordon sanitaire dont la presse belge est si fière.
Quand le débat s’est achevé, Xavier Counasse s’est retrouvé très entouré, il faisait un peu figure de guest star. J’ai avalé rapidement un mini‑sandwich au buffet, j’étais pressé de revoir la lumière du soleil. Avant de quitter la salle, j’ai présenté une main tendue au représentant de l’AJP que je connais personnellement. Par cette poignée de main, j’ai tenté de faire passer un message : Tu vois, j’ai choisi de ne pas pourrir le débat. Etre là et me taire m’a finalement semblé la meilleure manière d’être entendu.
Bernard Crutzen, réalisateur documentaire.
Photos : Les capture d’écrans proviennent de la vidéo en ligne sur YouTube.
Chapô de BAM!
FAIRE FACE AU MEDIA‑BASHING
Intervenant·e·s : Caroline Carpentier (avocate spécialisée en droit de l’information et des médias), Xavier Counasse (rédacteur en chef du Soir), Jean‑Paul Marthoz (journaliste, auteur du rapport sur la liberté de la presse en Europe, Conseil de l’Europe).
Introduction vidéo : Françoise Tulkens (ex‑juge à la CEDH)
Modération : Sarah Frères (Présidente AJP)
[1] Le retour des corbeaux, soutenu par le Fonds pour le Journalisme. Bruxelles Sauvage, le retour des corbeaux. Trailer
[2] Le débat est en ligne : Faire face au média bashing (AJP)
[3] à 00 :02 :10
[4] à 01 :02 :57
[5] L'Edito : ces antivax qui retardent notre retour à la liberté - La DH/Les Sports+
[6] Il y a beaucoup d’autres médias qu’on pourrait qualifier d’alternatifs, en majorité des pure‑players : asymptomatique.be, cite24.com, investigaction.net, lpost.be, pan.be, pour.press, etc. Sans compter les reporters citoyens.