Embedded journalism (Episode 5)

Media & journalisme
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Nous consacrerons ce cinquième et dernier volet de la série à l’antithèse du journalisme : l’embedded journalism (en français : journalisme « embarqué », « intégré » ou « rattaché »). Dans le cadre d’un prisme de lecture européen de plus en plus conflictuel sur le monde (particulièrement envers la Russie) et du supposé rôle d’« apaisement » et de « responsabilité » qu’aurait à y jouer l’Union européenne (UE), la Commission européenne s’octroie de plus en plus le droit au recours à des moyens militaro-sécuritaires [1], à l’instar du journalisme embarqué. Cela peut dégouter les citoyens, mais ne devrait plus les étonner. La question que nous devons nous poser ici : les institutions européennes entendent-elles étendre le recours au journalisme embarqué à la société civile ?

Les origines

Le terme d’embedded journalism est un euphémisme pour « propagande de guerre » [2]. Il est employé pour décrire du journalisme de guerre où des journalistes sont rattachés à un des camps belligérants et leurs rapports soumis à, et approuvés (donc censurés) par la direction de ce protagoniste du conflit [3], [4]. Inventé par les autorités américaines suite au désastre médiatique que fut pour elles la guerre au Vietnam, le concept fut développé au cours de la guerre en Bosnie en 1995. Il y fut utilisé pour la première fois, puis plus systématiquement à partir de 2003 lors de la 2ème guerre en Irak [5], [6].

Le journalisme embarqué présente, au-delà des dangers physiques pour le journaliste, des dangers évidents pour l’objectivité et l’indépendance journalistique et les biais possibles sont multiples [7]. Par exemple l’imposition d’une vision militaire et non pas politique des conflits, un parti pris pour les unités accompagnatrices et contre la population locale, etc. Bref, il contrôle l’accès à certaines informations plutôt que d’autres et privilégie un certain mode de fonctionnement. Comme son nom l’indique, l’embedded journalism fait donc surtout une chose : il embarque le journalisme dans une certaine version des faits et le formate à sa guise, que ce soit en temps de guerre ou non. Certes, il est plus simple de contrôler le message sur le champ de bataille, ne serait-ce que pour des raisons logistiques ou de sécurité. Mais l’on peut très bien imaginer des scénarios où le recours au journalisme embarqué serait élargi à des projets médiatiques civils, comme le fait… la Commission européenne.

EUvsDisinfo : le chevalier européen

Concernant la guerre en Irak, des généraux américains, comme le Lt. Col. Rick Long, ne se sont d’ailleurs pas gêné pour admettre : « Franchement, notre boulot est de gagner cette guerre. Cela comprend la guerre de l’information. Nous allons donc tenter de dominer l’environnement informationnel. » [8] (trad. de l’auteur). Qu’en aurait-on dit en Europe si un militaire ou un fonctionnaire russe avait dit la même chose ? Cela aurait servi de prétexte pour « renforcer » les moyens militaires européens afin de nous « sauvegarder » contre l’ingestion et la propagande russe. Excepté qu’on peut ici laisser tomber le conditionnel, car c’est exactement ce qu’a argumenté la Commission en se référant au site de l’ambassade russe [9].

Le deuxième épisode de cette série [10] a démontré comment l’UE et en particulier la Commission se sont servi de la construction de la Russie en ennemi extérieur afin de se doter de moyens militaires de contre-propagande. Ceux-ci sont concentrés dans la East StratCom Taskforce (ESTF) [11], rattachée au service diplomatique de l’UE, le European External Action Service (EEAS), et spécifiquement opérationnelle en Europe de l’Est.

L’un de ses organes est la plateforme EUvsDisinfo [12]. Au premier regard, cela ressemble à une plateforme journalistique indépendante. Ce n’est que tout en bas de la page d’accueil dans le disclaimer qu’on apprend que EUvsDisinfo est une création de l’ESTF, mais que ce qui paraît sur le site ne reflèterait, soi-disant, pas nécessairement les positions officielles de l’UE. Sauf que dans son mission statement et son historique [13], l’on apprend que l’ESTF a mis sur pied EUvsDisinfo pour contrer spécifiquement la « désinformation de la Fédération russe » visant l’UE et les pays voisins communs, ce qui sème le doute quant à l’indépendance et l’objectivité prétendue. On n’y apprendra cependant rien sur les dirigeants et employés d’EUvsDisinfo, ni quel est son budget réel, ni quelle en est la part de l’UE.

Objectif stratégique…

Or, l’ESTF fait partie de l’EEAS, qui à son tour est soumis au poste du Haut Représentant de l’UE pour les affaires étrangères. L’EEAS est spécifiquement financé, depuis 2018, pour ses services de « communication stratégique » (un euphémisme pour « propagande »), notamment en Europe de l’Est [14]. De plus, cette ébauche du budget européen de 2018 donne les motivations du Parlement européen, qui décrit clairement le « combat contre la désinformation » ainsi que la « contre-désinformation » comme l’un des objectifs de l’UE, avec L’ESTF dans le rôle de quartier général :

« L’action préparatoire testera comment contrer la désinformation plus systématiquement, effectivement et efficacement. Un objectif important est de bâtir une capacité européenne sur la vérification de la désinformation en augmentant les compétences du personnel via des formation et du coaching par la nomination d’experts en communication stratégique, qui feront ensuite rapport sur leurs activités de surveillance au quartier général, y compris à la East StratCom Taskforce. (…) Capacité de communication stratégique (…) Ce terme vise à couvrir : (…) animer et entretenir un réseau de spécialistes de la contre-désinformation dans les États membres et les pays voisins, et l’échange de meilleures pratiques » (p. 33, 151, trad. de l’auteur) [15]

En 2018 le poste de la « communication stratégique » (Item 2214) a été intégré de manière ad hoc au budget de l’EEAS, à raison de 800 000 € [16]. À partir du budget 2019, les objectifs du combat contre la désinformation ainsi que la contre-désinformation trouvent leur place régulière dans le budget européen, augmentant d’année en année, d’abord à 2 mio. € (2019) [17] et jusqu’à 6 mio. € (prévus pour 2023) [18]. EUvsDisinfo a d’ailleurs ses bureaux à la même adresse que l’EEAS [19]. Et par-dessus tout, le nom comprend l’acronyme anglais de l’UE.

… à caractère militaire

Tout ceci n’a cependant pas encore démontré le caractère militaire d’EUvsDisinfo, pourrait-on objecter. Venons-y. L’ESTF participe, entre autres, au Rapid Alert System (RAS) du G7 [20]. Le RAS fut, lui aussi, créé en 2018 et semble être lié aux services de renseignements américains, la CIA, et parait être un instrument dédié à la propagation du discours occidental [21]. Mais surtout, le budget de l’ESTF vient de l’EEAS. Or, ce dernier comprend un poste de 9,2 mio. € (2018) et plus de 13,2 mio. € (2023), prévu pour des experts nationaux « encadrés » par des militaires. Sur le site de l’EEAS il est clairement noté que l’ESTF finance EUvsDisinfo et dépense son budget pour ses coopérations, notamment avec l’OTAN [22]. Il reste juste à savoir quelle part de ces dépenses dans les coopérations avec des organisations militaires profite à EUvsDisinfo.

EUvsDisinfo apparaît donc comme un média indépendant, mais fonctionne comme un média d’Etat européen, voire militaire. EUvsDisinfo dissémine analyses et rapports « journalistiques » ainsi que des opinions dans l’espace public, alors que l’article 11 de la Charte européenne des droits fondamentaux interdit formellement aux autorités publiques (et par là, aux institutions européennes) de s’immiscer dans le débat politique public [23]. La Commission l’admet d’ailleurs dans ses propres documents [24].

Elle préfère donc agir de manière furtive. D’un côté, elle délègue le travail de la censure aux GAFAM en leur imposant un Code of Practice. De l’autre, elle s’invente en créatrice d’indicateurs de confiance médiatiques, s’érigeant ainsi en juge prétendument impartial de l’objectivité et de la transparence [25], tandis qu’elle s’ingère à travers des plateformes de contrepropagande aussi peu transparentes qu’EUvsDisinfo. C’est pour ces raisons que la plateforme a d’ailleurs déjà été dans le collimateur du parlement néerlandais, appelant à sa fermeture après que plusieurs médias néerlandais, répertoriés par la plateforme comme colportant de la « désinformation », eurent porté plainte [26].

Pour justifier toutes ces actions, la Commission contourne la barrière de la Charte en arguant un danger transfrontalier complexe, sapant la confiance dans les institutions européennes et la démocratie [27]. Cette justification, construite de toute pièce, sert donc de fondement à une intervention au niveau européen, d’après elle. Mais elle ne sert en réalité qu’à préserver les institutions européennes de toute forme de critique sur toute une gamme de sujets politiques, présentés par la Commission comme des « menaces hybrides » [28]. Celles-ci auraient un caractère tant externe, qu’interne. Ce qui justifierait donc des réponses internes, dont les cibles seront : les peuples européens, comme nous avons vu dans les épisodes 3 [29] et 4 [30].

La Commission s’offre des joujoux

La News Initiative [31] est l’une de ces réponses internes qu’a mises sur pied la Commission. C’est la première fois que le budget pluriannuel (2021-2027) de l’UE dédie des fonds, via le programme Creative Europe, spécifiquement au soutien des médias. L’initiative est dotée d’un volume minimal de 75 mio. € et maximal de presque 121 mio. € de subsides européens répartis sur trois blocs majeurs, comprenant chacun divers projets soumis aux appels d’offres [32]. Comme beaucoup de projets européens, la News Initiative est présentée sous un angle positif et consensuel, avec des mots à la mode, tels « innovation » et « compétitivité » [33]. Pour faire passe partout, elle insiste sur la nécessité d’un espace médiatique diversifié, indépendant et pluraliste pour les démocraties européennes. C’est d’ailleurs pourquoi elle est fixée dans l’Action Plan for Democracy [34] de la Commission. Qui oserait s’opposer à ça ?

Déjà beaucoup moins sympathique, on note son emphase sur le combat contre les « menaces de désinformation » [35]. Et c’est bien là le hic. Car des projets louables en soi (par ex. Rapid Response Mechanism [36], une aide juridique et financière aux journalistes menacés) en côtoient d’autres, beaucoup plus sinistres, comme celui du European Digital Monitoring Observatory (EDMO) [37], sur lequel BAM! a déjà écrit il y a un an [38]. Les montants alloués aux différents projets révèlent d’ailleurs le cœur de l’initiative : tous les projets actuels pour la protection des journalistes, de la liberté et de la pluralité des médias rassemblent un peu plus de 14,3 mio. € [39], tandis que le projet d’EDMO, qui vise à établir un réseau international d’observation de campagnes de désinformation, est doté de 11 mio. € [40], rien qu’à lui tout seul ! Le projet le plus doté, avec 26 mio. € au bas mot, est un projet qui cherche à promouvoir les nouvelles technologies médiatiques, surtout dans le domaine de la « réalité virtuelle/augmentée » [41]. D’autres projets importants sont l’information sur les affaires européennes par la radio (4,4 mio. € [42]) et la chaîne télévision Euronews (16 mio. € [43]). L’évaluation des postes importants de l’initiative laisse l’impression que l’innovation se retrouve principalement dans les domaines de la numérisation et de la surveillance de l’internet, tandis que le reste ressemble fort à du business as usual (subventions à la radio et Euronews).

L’indépendance en question

Même si des projets louables pouvaient être financés via cette initiative, qui n’est rien d’autre qu’une distribution d’argent public, comment ne pas croire qu’ils servent d’alibi ? Mais la question essentielle n’est même pas là. La question essentielle est : quelles sont les garanties pour l’indépendance des projets financés et la non-ingérence par les institutions européennes ? Ces garanties existent-elles dans le cas où l’information journalistique critiquerait les institutions européennes et qu’elle tomberait dans la ligne de mire des chasseurs de désinformation, financés par l’UE ? Car le site de la News Initiative dit clairement vouloir promouvoir des « informations fiables sur l’UE » [44].

Et qui sera le juge de ce qui constitue une « information fiable sur l’UE » en cas de litige ? Les GAFAM à qui la Commission délègue le rôle de censeurs [45], [46] ? Les plateformes telles EDMO, EU DisinfoLab [47] ou EUvsDisinfo, créées et financées par l’UE et qui font la chasse à la désinformation ? Les institutions européennes, de parti pris, avec leur Action Plan for Democracy et leur concept de « désinformation » à la définition plus que douteuse [48] ? La justice ? Notons que même la Cour de justice européenne a confirmé, a posteriori, l’interdiction édictée par la Commission, sans mandat, des médias russes RT et Sputnik [49]. Le système médiatique que se construit l’UE permettra-t-il vraiment des médias indépendants ? Ou servira-t-il plutôt à embarquer le journalisme ? Le méfiance est de mise.

 

Par Colin Meier, journaliste citoyen et correspondant pour l’Allemagne chez BAM!


[1] https://bam.news/societe/investigation/la-propagande-le-revers-poli-de-la-censure-la-russie-l-ennemi-exterieur

[2] https://www.independent.co.uk/news/media/opinion/embedded-journalism-a-distorted-view-of-war-2141072.html

[3] https://web.archive.org/web/20090902091331/http://www.militarycity.com/iraq/1631270.html

[4] https://web.archive.org/web/20030421055549/http://www.pbs.org/newshour/extra/features/jan-june03/embed_3-27.html

[5] https://www.jstor.org/stable/pdf/j.ctt19qgf0x.11.pdf?refreqid=excelsior%3Abebfdc75d741fc7cb45a9d1fd00d6647&ab_segments=&origin=&acceptTC=1

[6] https://www.theguardian.com/commentisfree/2010/jan/11/rupert-hamer-death-embed-risks ou alternativement, ici : https://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=https%3A%2F%2Fwww.theguardian.com%2Fcommentisfree%2F2010%2Fjan%2F11%2Frupert-hamer-death-embed-risks#&

[7] https://www.independent.co.uk/news/media/opinion/embedded-journalism-a-distorted-view-of-war-2141072.html

[8] https://www.berkeley.edu/news/media/releases/2004/03/18_iraqmedia.shtml

[9] https://bam.news/societe/investigation/la-propagande-le-revers-poli-de-la-censure-la-russie-l-ennemi-exterieur

[10] Ibid.

[11] StratCom est l’acronyme pour Strategic Communication.

[12] https://euvsdisinfo.eu/

[13] https://euvsdisinfo.eu/about/

[14] https://www.europarl.europa.eu/cmsdata/129602/budg2018-doc6-txt-2-en.pdf

[15] Ibid.

[16] https://eur-lex.europa.eu/budget/data/DB/2018/en/SEC10.pdf

[17] https://eur-lex.europa.eu/budget/data/DB/2020/en/SEC10.pdf

[18] https://eur-lex.europa.eu/budget/data/DB/2023/en/SEC10.pdf

[19] https://euvsdisinfo.eu/contact-us/

[20] https://www.eeas.europa.eu/eeas/questions-and-answers-about-east-stratcom-task-force_en#11248

[21] https://lecourrierdesstrateges.fr/2022/06/30/au-g7-macron-a-officiellement-accepte-que-la-cia-organise-la-propagande-occidentale-en-europe/

[22] https://www.eeas.europa.eu/eeas/questions-and-answers-about-east-stratcom-task-force_en#11248

[23] https://www.europarl.europa.eu/charter/pdf/text_fr.pdf

[24] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=CELEX:52018DC0236&from=EN

[25] Ibid.

[26] https://euobserver.com/opinion/141458

[27] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=CELEX:52018DC0236&from=EN

[28] Ibid.

[29] https://bam.news/societe/investigation/la-propagande-le-revers-poli-de-la-censure-le-peuple-l-ennemi-interieur-episode-3

[30] https://bam.news/societe/investigation/la-griffe-des-experts-episode-4

[31] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/news-initiative

[32] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/funding-news-media-sector

[33] L’on peut d’ailleurs se poser la question en quoi des médias auraient besoin d’être mis en compétition avec d’autres. Ne sont-ils pas sensés fournir un service public en rapportant l’information, les faits et la vérité. Un service public ne devrait-il pas exister en dehors de l’esprit de compétition ? La vérité serait-elle donc soumise à l’esprit de la compétition ? Avec quoi ? Et en quoi serait-ce d’ailleurs différent ou innovant par rapport au système médiatique existant, qui a fait de l’information un objet de compétition et d’argent ?

[34] https://ec.europa.eu/info/strategy/priorities-2019-2024/new-push-european-democracy/european-democracy-action-plan_en#documents, ou encore ici : https://www.eeas.europa.eu/sites/default/files/eu_action_plan_on_human_rights_and_democracy_2020-2024.pdf

[35] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/news-initiative

[36] https://ec.europa.eu/info/funding-tenders/opportunities/portal/screen/opportunities/topic-details/crea-cross-2022-mfp-rapidresponse

[37] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/news/eight-proposals-selected-become-first-hubs-european-digital-media-observatory

[38] https://bam.news/societe/investigation/episode-3-4-le-terrain-de-jeu-des-gafam-et-du-monde-politique

[39] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/funding-media-freedom

[40] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/funding-engagement-media

[41] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/funding/horizon-europe-call-proposals-innovation-media

[42] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/funding/covering-eu-affairs-through-radio

[43] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/multimedia-actions

[44] https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/news-initiative

[45] https://bam.news/societe/investigation/episode-3-4-le-terrain-de-jeu-des-gafam-et-du-monde-politique

[46] https://bam.news/articles/la-censure-encouragee-sans-vergogne-par-les-autorites-europeennes

[47] https://bam.news/societe/investigation/episode-4-4-tout-le-malheur-du-monde

[48] https://bam.news/societe/investigation/la-propagande-le-revers-poli-de-la-censure-la-russie-l-ennemi-exterieur

[49] https://curia.europa.eu/jcms/upload/docs/application/pdf/2022-07/cp220132fr.pdf

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© Colin Meier