La propagande, le revers poli de la censure : le peuple, l’ennemi intérieur (Episode 3)

Investigation
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A l’épisode précédent nous avons vu qu’il y déjà quelques années que les institutions européennes œuvrent à la construction propagandiste d’un ennemi extérieur, en l’occurrence la Russie, qui sert à justifier sa politique de censure, qu’elles intitulent « lutte contre la désinformation ». C’est un exemple qui montre comment propagande et censure travaillent main dans la main. Mais la propagande et, in fine, la censure de l’UE ne visent pas qu’un ennemi extérieur, elles se retournent contre le peuple, en catégorisant comme danger intérieur, toujours, d’abord qu’une frange dissidente de la population. Déjà en 2018, la Commission Européenne identifiait l’hésitation vaccinale comme un danger, dans sa communication « Lutter contre la désinformation en ligne : une approche européenne» [1].

Du danger extérieur au danger intérieur

Pour avancer le propos de danger vis-à-vis de l’hésitation vaccinale, la Commission s’est basée sur une autre de ses communications, datant elle aussi du 26 avril 2018, la communication : « Coopération renforcée contre les maladies à prévention vaccinale » [2]. Cette dernière prévoyait déjà une harmonisation de la stratégie vaccinale au niveau européen, arguant le caractère transfrontalier du danger – et donc l’entrée en force de l’article 168 § 1 du Traité sur le fonctionnement de l’UE [3] accordant un mandat d’intervention directe aux institutions européennes. Le danger émanerait des taux variables de vaccination contre des maladies évitables (rougeole, diphtérie, grippe) entre les États membres [4]. Certes, la Commission y exprime sa volonté de comprendre les motivations derrière l’hésitation vaccinale. Nonobstant, ces motivations sont aussitôt balayées du revers de la main en insistant sur les processus de mise sur le marché rigoureux en Europe ainsi que sur le déplacement de la peur, attisée par des activistes anti-vaxx, du risque de maladie ou de mort vers d’éventuels « effets secondaires non-démontrés ». Nulle mention des effets secondaires liés au scandale de la campagne vaccinale contre la grippe porcine (H1N1) une décennie plus tôt. Que pourrait être la raison de ce silence ? Y aurait-il un lien avec Heidi Larson, la lobbyiste pharmaceutique, co-auteure de l’une des sources citées dans la communication et co-auteure d’un rapport sur l’hésitation vaccinale, recommandé dans cette même communication ? Nous y reviendrons au prochain épisode.

Les institutions européennes s’autoconfirment

Aucun mot non plus de la Russie dans la communication de la Commission susmentionnée. A priori, le danger de la « désinformation russe » et celui de la « désinformation anti-vaxx » sont perçus par la Commission comme indépendants l’un de l’autre. Bien au contraire, la désinformation anti-vaxx viendrait, d’après elle, plutôt de groupes d’intérêts au sein de la société.

Le document cité par la Commission confirmant cette vision provient d’elle-même et est daté, lui aussi du 26 avril 2018. C’est la communication « relative à la coopération renforcée contre les maladies à prévention vaccinale » [5], une proposition en vue d’une recommandation (non contraignante) du Conseil de l’UE pour renforcer la coopération contre les maladies évitables par vaccination. Le Conseil de l’UE, quant à lui, a validé sans argumentation particulière ou sources indépendantes, le 28 décembre 2018, cette proposition [6], ce qui suggère une tendance à l’autoconfirmation et à la connivence au sein des institutions européennes.

La communication ne dit rien de nouveau, sauf qu’elle va un peu plus dans les détails sur les mesures (que nous connaissons déjà) à prendre face au problème de l’hésitation vaccinale : l’harmonisation des politiques vaccinales au niveau européen, un calendrier vaccinal commun, une carte européenne de vaccination, un système d’échange de données sur le statut vaccinal des citoyens, la création de stocks de doses vaccinales, l’encouragement à la vaccination par des campagnes de communication pour la rendre plus attrayante et plus accessible, la création de nouveaux lieux de vaccination, le combat de la désinformation et des mythes, l’étude des facteurs déterminant l’hésitation vaccinale par les sciences sociales et comportementales et l’établissement de rapports de surveillance des taux de vaccination au sein des populations européennes, la coopération avec GAVI et CEPI, et j’en passe.

Bref, toute une liste de Noël de mesures en faveur de la vaccination assorties à un taux de vaccination (à viser pour divers vaccins) de 95%, tandis que l’autonomie et la liberté de choix du patient n’y sont aucunement mentionnées. La Commission justifie cette approche avec une contextualisation de l’hésitation vaccinale comme un danger majeur, alors que les chiffres qu’elle avance, sans sources d’ailleurs, sortent de tout contexte [7]. Le danger d’une résurgence de la poliomyélite y est affirmé, mais reste lui aussi non sourcé.

La seule enquête citée dans la communication est une consultation publique « coopération renforcée contre les maladies à prévention vaccinale » de 8.688 citoyens et 239 parties prenantes (groupes d’intérêts ou lobbies) [8], mais qui d’après le rapport factuel [9] de la Commission elle-même, insiste plutôt sur la nécessité de la transparence quant aux sujets de la sécurité vaccinale et des effets secondaires.

Une consultation publique pleine de failles comme instrument de propagande

Les résultats concernant cette consultation, dont le rapport factuel, sont publiés [10]. Ce rapport révèle des disparités de perception du problème entre la Commission et les stakeholders d’un côté, et le public de l’autre. Par exemple, le graphique 3 montre très bien deux choses : d’abord, en moyenne un bon tiers, voire 40% des 8.927 répondants ont exprimé n’avoir « aucune opinion » sur différentes réponses suggérées, ce qui indique un sérieux problème avec le questionnaire [11], car il ne produit pas de réponses auprès d’une importante partie de l’échantillon. Ensuite, les facteurs cités comme réponses les plus importants sont : la peur d’effets secondaires, le manque d’information à leur égard, l’introduction de vaccination obligatoire ainsi que le manque de confiance en l’efficacité des vaccins, mais sur lesquels la Commission ne revient jamais en détail ou alors seulement pour les ranger dans le camp de la « désinformation ».

Quant aux divergences d’appréciation du problème entre le public et les parties prenantes, le graphique 4 peut servir d’exemple : plus de 40% des citoyens ont exprimé « ne pas avoir d’opinion » sur les meilleurs moyens pour les autorités de santé de communiquer l’efficacité et la sûreté des vaccins au grand public, et aucun des moyens suggérés n’est accepté de façon majoritaire par les citoyens. A l’opposé, les parties prenantes sont toutes majoritairement en faveur des divers moyens de communication suggérés. Le titre de ce graphique illustre aussi le biais doublement implicite de l’enquête même : « […] how health authorities can better communicate about the safety and effectiveness of vaccines […] ». D’abord, la question n’est pas si les autorités devraient entamer ce genre de campagne de communication ou pas, et si oui, comment. La réponse positive est elle aussi supputée a priori, reste alors uniquement celle du comment ? Ce biais est renforcé par le manque de l’option d’une réponse clairement négative : la réponse « none of the above » (« aucune des réponses susmentionnées ») ne constitue en soi pas un refus indubitable, mais peut être interprété comme le simple refus de ces moyens précis.

Ensuite, le titre implique invariablement l’efficacité et la sûreté de vaccins, alors que le graphique précédent montre bien que ce sont ces deux points qui sont des facteurs majeurs aux yeux des citoyens. On peut y voir là un manque de cohérence au sein du questionnaire, puisque ses éditeurs ont d’un côté suggéré ces deux facteurs comme réponses, mais n’ont même pas songé à l’éventualité qu’ils pourraient être perçus comme si importants, qu’il faudrait en tenir compte dans les questions suivantes. Ceci renforce l’impression de biais en faveur des vaccins une fois de plus. Les mêmes choses valent pour le graphique 5 (qui correspond à la question 1.3 dans le questionnaire), à l’exception qu’ici la réponse « none of the above » n’était même plus disponible [12].

La Commission et les lobbies contre la population

Les règles de l’art veulent qu’un questionnaire soit d’abord testé afin de déceler et corriger ce genre de failles, sinon il risque de produire des résultats auto-confirmatoires ou incohérents, voir polarisant : une fois qu’assez de participants réalisent le biais, ils pourraient adopter une stratégie peu coopérative de non-réponse. Or, tous ces problèmes semblent en effet avoir eu lieu dans ce cas précis et ont même été décelés par l’Institut pour la protection de la santé naturelle (ISPN) [13]. Mais au lieu d’y remédier et de corriger tous les biais évidents du questionnaire en toute humilité, la Commission n’a rien trouvé de mieux que de passer outre les critiques et a préféré rejeter la faute sur l’ISPN et la qualifier de « campagne en ligne d’activistes ».

Cependant, dans son propre rapport, sont mentionnées les réserves légitimes de cette frange de la population (qu’elle soit représentative ou pas) quant aux effets secondaires, au manque d’information à leur égard, à l’introduction de vaccinations obligatoires ainsi qu’à l’efficacité des vaccins et au rôle de l’UE dans le domaine de la santé. Seulement, ces réserves y sont immédiatement relativisées et ne sont reprises nulle part dans l’interminable liste de mesures à prendre. Au contraire, la Commission mise, dans ses documents, sur une campagne de communication ne soulignant que les bénéfices des vaccins et non pas le pour et le contre.

Sur quoi d’autre la Commission se base-t-elle alors ? La consultation des parties prenantes, bien sûr, réunissant des groupes d’intérêts, dont l’industrie. Leurs réponses ne sont nulle part publiées entièrement. Elles sont publiées soit partiellement sous forme brute en ligne [14] soit de manière complète mais sous forme anonymisée dans le rapport factuel. C’est ainsi que la Commission peut se permettre dans son rapport de synopsis [15], d’avancer une floppée de recommandations sans devoir en citer les auteurs ni leur origine. De plus, elle se permet, dans ce rapport, d’omettre tous les répondants « n’ayant pas d’opinion » sur certains aspects, ce qui lui permet de camoufler le caractère inadéquat de sa consultation et, surtout, de produire les réponses souhaitées.

Elle favorise donc la vision des lobbys et intérêts privés contre celle de la population. Cette dernière est montrée, par ailleurs, en danger, car sous l’influence de campagnes de désinformation, que la Commission a déclarées comme faisant partie du problème à combattre. Or, sa définition de « désinformation », qui se retrouve dans plusieurs de ses documents, dont la communication sur la lutte contre la désinformation en ligne [16] et le plan d’action contre la désinformation (APD) [17], vient d’un rapport du High Level Expert Group on Fake News and Disinformation (HLEG) [18]. Bien que le groupe se dise indépendant, le rapport a été commandité par la Commission et l’annexe révèle que certains des 39 membres venaient de l’industrie numérique (Facebook, Google, Mozilla Firefox, Twitter, Wikimédia) et médiatique (AFP, ARD, Bertelsmann, RTL Group, Sky), ainsi que de lobbys (EurActiv [19], IFCN Poynter [20]). Mais aux yeux de la Commission, le vrai danger de prises d’influence ne réside qu’au sein du peuple et de groupes anti-vaxx.

 

Par Colin Meier, journaliste citoyen et correspondant pour l’Allemagne chez BAM!


[1] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52018DC0236&from=FR

[2] https://eur-lex.europa.eu/resource.html?uri=cellar:b86c452c-494e-11e8-be1d-01aa75ed71a1.0023.02/DOC_1&format=PDF

[3] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:12008E168&from=EN

[4] Cet argument fait preuve d’une incompréhension du principe vaccinal et relève plutôt de l’absurde, car en cas de vaccin efficace, une population non-vaccinée ne pourrait constituer un danger pour une population vaccinée. Si tel était néanmoins le cas, alors cela remettrait plutôt en question l’efficacité et donc la nécessité du vaccin. Aussi ne tient-il pas compte de l’autonomie et du choix individuel du patient.

D’ailleurs, dans l’annexe jointe, la Commission commet la même erreur, à savoir de présenter des taux de vaccination de certains pays membres inférieurs à 95% comme un échec pour atteindre le but d’un taux de vaccination moyen en UE de 95%. Or, nul besoin que tous les pays membres présentent un taux de vaccination égal ou supérieur à 95% pour que l’UE dans son ensemble arrive à un taux moyen de 95%, puisque la population n’est pas répartie de manière égale entre les pays. Mais l’argument des disparités de taux de vaccination est un merveilleux prétexte pour avancer la nécessité d’un mandat sanitaire européen ainsi que de pérenniser les campagnes vaccinales. De plus, la présentation des taux de vaccination inégaux est trompeuse, car les catégories ne sont pas à intervalle égal (0-84%, 85-94%, 95-99%) et des valeurs en-dessous de 76% sont inexistantes. Malgré cela, les valeurs entre 76% et 84% sont intégrées dans la même catégorie que 0%, visualisée grâce à la couleur rouge, signalant par convention un danger. Par-dessus tout, certaines raisons majeures pour lesquelles les répondants hésitent à se faire vacciner (efficacité, sureté) y sont attitrées à des facteurs purement individuels et sociaux au lieu d’être mises en rapport avec les vaccins et leurs effets mêmes. Ce qui veut dire que pour la Commission, le problème serait plus lié à la perception subjective des gens qu’à un réel problème avec les vaccins.

[5] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52018DC0244&from=EN

[6] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32018H1228(01)&from=en

[7] Elle cite 50 morts de la rougeole et 2 morts de la diphtérie sur deux ans (2016 et 2017) en UE, or ceci revient, respectivement, à seulement environ 1 mort pour 20.000.000 d’habitants par an et 1 mort pour 500.000.000 d’habitants par an. Malgré tout, elle présente ceci comme un échec flagrant de l’éradication des maladies. Il est clair que si l’on estime vouloir et pouvoir éradiquer une maladie, même un seul cas constitue un échec, mais est-ce vraiment un désastre sanitaire voir un danger d’ampleur supranationale ? Surtout par rapport aux réels risques de la vie comme les maladies cardio-vasculaires et les cancers ? De plus, sachant qu’en 2015 beaucoup de réfugiés, issus de pays en guerre ou de camps de réfugiés et donc de conditions insalubres, sont arrivés en UE, il se pourrait que le recensement d’une hausse des cas de ces maladies ainsi que les décès soit plutôt lié à l’importation des cas via les mouvements de populations qu’à l’hésitation vaccinale. Le lien de cause à effet n’y est donc pas démontré non plus.

[8] https://ec.europa.eu/info/consultations/open-public-consultation-strengthened-cooperation-against-vaccine-preventable-diseases_en#questionnaire

[9] https://ec.europa.eu/health/system/files/2018-04/2017-2018_consultation_factual_en_0.pdf

[10] https://ec.europa.eu/health/consultations/consultation-strengthened-cooperation-against-vaccine-preventable-diseases_en

[11] https://ec.europa.eu/health/system/files/2018-04/2017-2018_targetedstakeholdersconsultation_questionnaire_en_0.pdf

[12] Quant au reste des graphiques, ces disparités ne font que se confirmer. Presque 50% des citoyens exprimaient « ne pas avoir d’opinion » sur le rôle attribué au sein d’une telle campagne de communication à différents acteurs, avec aucun des acteurs suggérés rassemblant une majorité de citoyens leur attribuant un niveau d’importance quelconque, et même entre 26% et 42% n’accordant aucune importance aux acteurs suggérés suivants (ordre décroissant) : les autorités religieuses, l’industrie pharmaceutique, les célébrités, les médias, la Commission européenne, le Parlement européen et autres institutions européennes, les pharmaciens, les États membres de l’UE (graphique 6). Le contraire vaut pour les stakeholders (graphique 7), qui accordent à l’ensemble des acteurs suggérés une importance, quoique divergente dans leurs niveaux d’importance.

Questionnés sur les facteurs pouvant mitiger le manque de vaccins en Europe, l’accès à des vaccins à agent unique était vu par les citoyens comme le facteur le plus efficace et le seul sur lequel une majorité d’entre eux avait d’ailleurs une opinion, tandis que les parties prenantes le qualifiaient comme le moins efficace (graphiques 10 et 11). Et quant aux actions prises au niveau européen afin de promouvoir la vaccination, là-aussi les deux groupes s’opposent. Tandis que chez les citoyens l’importance d’une investigation de la perception de l’industrie pharmaceutique était la réponse la plus populaire (bien que chaque option suggérée ait reçu entre 50% et 60% de « pas d’opinion »), cette option était la moins populaire auprès des parties prenantes (graphique 13).

[13] https://www.ipsn.eu/vaccins-commission-europeenne-demande-avis-15-mars/

[14] https://ec.europa.eu/health/consultations/consultation-strengthened-cooperation-against-vaccine-preventable-diseases_en : La Commission permet, étrangement, à des organisations répondantes de garder l’anonymat, ce qui fait que les résultats publiés concernant les réponses de parties prenantes ne contiennent que les réponses des organisations ayant donné leur accord à la publication de leurs réponses. Ceci donne une occasion en or aux organisations, voulant en profiter, de faire du lobbying camouflé.

[15] https://ec.europa.eu/health/system/files/2018-05/2017-2018_consultation_synopsis_en_0.pdf

[16] https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52018DC0236&from=EN

[17] https://bam.news/societe/investigation/censure-propagande-et-embedded-journalism-episode-1

[18] https://www.ecsite.eu/sites/default/files/amulti-dimensionalapproachtodisinformation-reportoftheindependenthighlevelgrouponfakenewsandonlinedisinformation.pdf

[19] https://bam.news/societe/investigation/la-fondation-gates

[20] https://bam.news/articles/episode-4-4-tout-le-malheur-du-monde

Source photo :
© Colin Meier

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