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ÉPISODE 4/4 : Tout le malheur du monde

ÉPISODE 4/4 : Tout le malheur du monde

Le 24 juin 2021 se réunissaient en webinaire public, sur l’invitation d’Avaaz[1], [2], la vice-présidente de la Commission européenne chargée des valeurs et de la transparence, Věra Jourová[3], ainsi que divers lobbyistes de l’industrie du numérique[4], [5] et du secteur des médias, tout particulièrement de la « communauté des fact checkers » tels que le Center for Countering Digital Hate (CCDH)[6], le EU DisinfoLab [7] ou encore le European Digital Media Observatory (EDMO) [8]. Leur but ? Se coordonner pour parvenir à un « Accord de Paris contre la désinformation » et établir ainsi, à l’instar des conférences pour le climat, un cadre législatif visant à asseoir et étendre leur contrôle sur ce qui peut et ne peut pas être communiqué sur internet. BAM! a écouté cet intrigant webinaire et vous dévoile en exclusivité ce que nous prépare le régulateur européen. Une chose est certaine : l’étau autour des libertés se resserre, une fois de plus, sous couvert de lutte contre les théories du complot et autres fake news.


Pour terminer en beauté, intéressons-nous à Thomas Grandjouan du EU DisinfoLab[9]. Dans son positionnement, T. Grandjouan fait comprendre qu’il représente une organisation indépendante de l’Union Européenne (UE), bien que l’acronyme « EU » fasse partie du nom de l’association. À l’examen de ses finances, toutefois, une autre image se présente. D’après le site lobbyfacts.eu, l’EU DisinfoLab aurait bénéficié de fonds européens pour un total de 118.000€[10]. Ce chiffre est corroboré par les institutions européennes elles-mêmes, qui précisent que cet argent a été donné dans le cadre de deux projets de fact checking « We Verify » (financé dans le cadre d’Horizon 2020[11]), un projet en coopération du média de l’Etat allemand, Deutsche Welle (DW)[12], et « Open your Eyes » (Erasmus+)[13]. Les pages des projets au sein du site d’EU DisinfoLab mentionnent ce soutien[14], [15]. Son budget est, en outre, complété en partie par des dons de l’Open Society Foundation (OSF) en 2018 de 208.100 $[16], ainsi que du soutien de 200.000 $ en 2020[17] par l’Omidyar Network pour un projet lié au covid-19, le « COVID-19 Resource Hub »[18]. Comment T. Grandjouan peut-il donc arriver à la conclusion que son ONG serait « indépendante » ?

 

« Libre expression » contrôlée

Dans son intervention, T. Grandjouan critique le projet de loi qu’est le Digital Services Act (DSA)[19], car il est trop permissif. Il estime en effet que le mécanisme d’appel de cette loi donnerait trop de recours aux personnes semant la désinformation, qu’il qualifie « d’acteurs méchants », et pas assez de crédit à leurs détracteurs, justifiant ses propos à l’aide d’une anecdote. Or, le droit à la libre expression étant l’un des plus fondamentaux, un mécanisme d’appel qui n’en tiendrait pas compte et donnerait d’office toujours raison au notificateur, même accrédité, défierait justement le sens d’un mécanisme d’appel.

De plus, pour lui, il faudrait que le public puisse partout inciter les plateformes à agir contre les propos discriminatoires via les termes d’utilisation. Cela ne fait pas débat pour lui, alors que cela ne va pas de soi. Car, comme il fait remarquer lui-même, les propos discriminatoires ne sont pas criminalisés dans tous les Etats membres. La criminalisation de propos haineux ne fait donc pas l’unanimité et l’on peut très bien être opposé à leur criminalisation, sans nécessairement partager ces propos, comme Noam Chomsky l’a si bien résumé en parlant de l’affaire Faurisson[20] :

« NC : I do not think that the State ought to have the right to determine historical truth and to punish people, even if they are wrong. I’m not willing to give the State that right […].

– But are you denying that the gas chambers ever existed?

NC : Of course not. But I’m saying, if you believe in freedom of speech, you believe in freedom of speech for views you don’t like. I mean, Goebbels was in favour of views he liked, right? So was Stalin. If you are in favour of freedom of speech, that means you are in favour of freedom of speech precisely for views you despise. Otherwise, you are not in favour of freedom of speech. There are two positions we can have on freedom of speech, and you can decide which position you are on. »[21]

 

Qui décide de ce qui est « vrai » ou « faux » ?

Et pourtant un des problèmes est bien là, l’État, l’UE et les multinationales tendent à s’octroyer le droit de déterminer ce que sont les « propos haineux » ou la « désinformation », ce qui est « vrai » ou « faux », ce qui est « la vérité ». Doit-on les laisser faire ? La population a-t-elle son mot à dire, en démocratie ? Qui a le droit de décréter un propos comme « faux » ? Et qui a le droit de retirer le droit de quelqu’un à la libre expression sur cette base, même si son propos s’avérait faux ? Qui en détermine donc la définition et l’usage et à qui profitent-ils ? Depuis un an et demi, les autorités et les lobbyistes n’auront-ils pas déjà tout dit et son contraire, sans aucune restriction ?

En suivant l’exemple des organisateurs du webinaire, c.à.d. Avaaz (en la personne de la modératrice et de son directeur de campagne, Luca Nicotra[22]) on ne s’interrogerait pas sur ces questions. Et surtout, on se plierait sans réfléchir au jugement d’organisations sans aucun contrôle démocratique, telles que : The International Fact-Checking Network (IFCN)[23] du Poynter Institute et ses bienfaiteurs (Charles Koch Foundation[24], Facebook, l’OSF, Google News Initiative, National Endowment for Democracy[25], Omidyar Network/Luminate), les partenaires professionnels (Charles Koch Institute[26], Facebook, TikTok), dont de nombreuses entreprises médiatiques dites « de référence » (ESPN, Huffington Post, National Public Radio, Newsweek, New York Times, The Washington Post[27], USA Today Network, Vice, Voice of America/ Broadcasting Board of Governors[28])[29].

L’International Fact-Checking Network (IFCN) est, en outre, recommandé dans le « code de bonnes pratiques contre la désinformation » de la Commission Européenne comme exemple à suivre pour l’observatoire européen des médias numériques (EDMO)[30], est justement cité par L. Nicotra comme référence. Ni lui ni les partenaires ne mentionnent toutefois la définition de désinformation (introuvable sur son site de l’IFCN). Ces derniers ont tout intérêt à établir leur propre notion malléable de la désinformation, qui pourrait les favoriser soit face à la concurrence, soit dans leur action politique. C’est sur cela que l’IFCN se base pour ses recherches « indépendantes ».

 

Action politique hors-sol

Nous avons vu que des organismes comme le CCDH et leurs dirigeants ont des antécédents en ce qui concerne le lancement de campagnes diffamatoires au prétexte de vouloir lutter contre la désinformation et la haine en ligne. En effet, le profil politique du CCDH semble fort inspiré de ce que l’on pourrait intituler de communautarisme progressiste à l’anglosaxonne[31]. Ceci est une approche politique universalisante abstraite : pétrie de bonnes intentions, aux airs de gauche libérale, de tolérance, de multiculturalisme et de progrès scientifique, elle réduit son programme aux politiques d’identité, en écartant la question des droits et libertés fondamentaux, ainsi que la question sociale.

Elle découpe les sociétés complexes en un amas de différents groupes communautaires préétablis et sortis de leurs contextes historiques, qu’elle requalifie en les réduisant à quelques symboles ou porte-paroles, en imposant ces identités tronquées aux individus, souvent malgré eux. Ensuite, elle réduit tous les maux de la société aux supposés problèmes intercommunautaires qui en découleraient et qui, de façon complètement anhistorique et décontextualisée, s’appliqueraient à tous les pays. Ces problèmes doivent absolument être résolus en favorisant plutôt les solutions smart, c.à.d. technologiques, mais souvent autoritaires.

 

Inquisition

En imposant sa grille d’analyse à tous les contextes et en réglementant le quotidien dans les moindres détails pour prévenir absolument toute forme de souffrance et de victimisation potentielle, (qui reste, du coup, plus hypothétique qu’autre chose) elle devient elle-même intolérante et liberticide. Tout ce qui ne correspond pas à sa vision du monde est vite étiqueté de droite ou d’extrême-droite, etc., via des campagnes médiatiques omniprésentes. Celles-ci invoquent les grands concepts tels la Vérité ou la Science pour légitimer ses résultats de recherches et conclusions. Cela l’immunise, du coup, contre tout débat controversé, qu’elle refuse avec ceux qu’elle estime discrédités, préférant s’autoconfirmer grâce à sa propre caisse de résonance. Comme elle aspire à des objectifs et concepts si absolus et monolithiques (par. ex. le Progrès ou la Science), ceux-ci ne peuvent que sonner creux, sembler naïfs et être voués à l’échec puisqu’ainsi elle-même bafoue tous les principes de base des concepts qu’elle aura invoqués auparavant, sans s’apercevoir même de l’ironie.

Une fois confrontée avec cet échec, comme elle n’est pas basée dans la réalité du monde, elle est incapable de faire le point sur le réalisme de ses ambitions. Au contraire, ses absolutismes la poussent à chercher à passer en force, quitte à utiliser tous les moyens disponibles, même le plus machiavéliques, se ressourçant volontiers dans l’arsenal numérique des GAFAM.

 

Agenda numérique

Ne nous leurrons pas : il ne s’agit là pas d’institutions indépendantes et objectives, au contraire ! Elles font partie de réseaux soutenus par des milieux économiques et politiques puissants. Ceux-ci ont un agenda (géo-)politique et/ou des liens vers les GAFAM, dont le mode opératoire de microgestion, de croyance technologique et de surveillance s’arrange très bien de ce communautarisme, s’il n’en est pas d’ailleurs à l’origine[32]. Car pour faire avancer leurs agendas et leurs intérêts (marges de bénéfice, concentration de marché, Big data, surveillance de masse, intelligence artificielle et numérisation du monde) ils enjoliveraient la censure, qui ne serait qu’une pièce du puzzle parmi d’autres : une sorte de pilule dorée de l’apaisement intercommunautaire, du vivre ensemble, de l’écologie et du progrès scientifique, au prix des droits et libertés de tous.

On ne peut pas non plus exclure qu’il s’agit-là d’un repositionnement stratégique opportuniste de la part des GAFAM, qui, face à la concurrence potentielle des petites plateformes alternatives, pourraient percevoir ces nouvelles réglementations comme un moindre mal, car elles favoriseraient la concentration des parts de marché et consolideraient leur emprise sur le monde numérique. En fin de compte elles pourraient même leur profiter, à l’instar de l’agrobusiness au détriment de l’agriculture paysanne[33], un développement sur lequel nous reviendront dans un des prochains numéros de l’enquête sur COMPACT.

 

Abdication du débat ouvert

En redéfinissant la légalité de certaines critiques, comme l’opposition à la politique sanitaire ou encore l’antisionisme, et en les associant à des idéologies communément rebutantes, comme le complotisme ou l’antisémitisme ou encore le complotisme antisémite etc., différents lobbies s’associent afin de censurer et éliminer leurs concurrents et opposants politiques[34].

Le problème est donc bien là : qu’entend-t-on, au juste, par les termes de complotisme ou de désinformation ? Qui en rédige la définition ? Qui en aura le droit d’arbitrage ? Et qui exercera un contrôle démocratique sur ces institutions, en général, mais explicitement si elles sont privées ou enregistrées à l’étranger ? Faut-il donc permettre que des opinions hétérodoxes soient taxée de désinformation ? Faut-il vraiment combattre la désinformation voire l’interdire via un arsenal juridique, qui ne serait en fin de compte que la confirmation du manque d’arguments et de l’abdication du débat ouvert ? Est-il juste de les censurer ou ne devrait-on pas plutôt considérer qu’en démocratie, les personnes ont le droit à la liberté d’expression, y compris la liberté de formuler des propos erronés ou offensant ? Ne devrions-nous pas plutôt nous battre, par principe et par pragmatisme, pour que même ce genre de propos puissent être exprimés dans l’adversité ? Car en approuvant la censure dans ce cas, nous abandonnons de facto le principe de la liberté d’expression en même temps que nous ouvrons la boite de Pandore, ce qui se retourne déjà contre nous ?

Par Colin Meier, journaliste citoyen


Retrouvez les épisodes précédent ici :

DÉCRYPTAGE «Vers un Accord de Paris contre la désinformation, pour mieux cadenasser internet»

 

[1] www.eventbrite.com/e/towards-a-paris-agreement-for-disinformation-tickets-158408503097?utm_campaign=new_attendee&utm_medium=email&utm_source=eb_email&utm_term=event_name#

[2] www.youtube.com/watch?v=T8gEKtyKizU

[3] ec.europa.eu/commission/commissioners/2019-2024/jourova_en

[4] ie.linkedin.com/in/sin%C3%A9ad-mcsweeney-2473b322

[5] be.linkedin.com/in/aura-salla-8ab84326

[6] www.counterhate.com/

[7] www.disinfo.eu/

[8] edmo.eu/

[9] www.disinfo.eu/about-us/our-team-and-board/

[10] lobbyfacts.eu/representative/e2e55b143c0248e2ada672197f705cfc/eu-disinfolab

[11] Lire plus sur Horizon 2020 dans le 1er article du dossier COMPACT

[12] Lire plus sur la DW dans le 1er article du dossier COMPACT

[13] ec.europa.eu/transparencyregister/public/consultation/displaylobbyist.do?id=593474530364-05

[14] www.disinfo.eu/projects/weverify/

[15] www.disinfo.eu/projects/open-your-eyes-fake-news-for-dummies/

[16] www.opensocietyfoundations.org/grants/past?filter_keyword=disinfo

[17] omidyar.com/responsible-technology-partners/

[18] www.disinfo.eu/projects/covid-19-resource-hub/

[19] ec.europa.eu/info/strategy/priorities-2019-2024/europe-fit-digital-age/digital-services-act-ensuring-safe-and-accountable-online-environment_en

[20] Négationniste français

[21] www.youtube.com/watch?v=4-oV42OMQoE

[22] www.linkedin.com/in/nicotra/?originalSubdomain=it

[23] www.poynter.org/ifcn/

[24] La CKF est la fondation personnelle de Charles Koch, magnat du pétrole et PDG de Koch Industries, une multinationale pétrolière, chimique et agroalimentaire privée, avec un chiffre d’affaires de 115 mlds $ en 2019.

[25] Le NED, officiellement une ONG par son statut, est une institution créée en 1983 sous le président américain Ronald Reagan avec l’accord et le soutien financier des institutions gouvernementales américaines. Son but est le soutien de mouvements démocratiques à l’étranger, mais l’un de ses anciens directeurs, Allen Weinstein, comparait son mode d’action en 1991 à celui de la CIA, à la différence que le NED le ferait ouvertement. 30 ans plus tard, cela ne semble pas avoir beaucoup changé.

[26] Le CKI est financé par Charles Koch.

[27] The Washington Post, un quotidien américain connu pour avoir divulgué l’affaire du Watergate, a été racheté en 2013 par Nash Holdings, une société portefeuille créée par Jeff Bezos (Amazon).

[28] VoA est un média public qui sert de porte-parole des institutions américaines, qui est supervisé par l’agence fédérale U.S. Agency for Global Media (USAGM), précédemment le BBG, responsable du contrôle de la télédiffusion civile et financée par le Congrès, tout comme VoA (environ 250 mio $ en 2020).

[29] www.poynter.org/major-funders/

[30] eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=CELEX:52021DC0262&rid=5 : Ce texte prévoit notamment la transmission de données personnelles préalablement anonymisées par les signataires du code à des fins de « recherches ».

[31] off-guardian.org/2020/08/11/ccdh-the-centre-for-cancel-culture-and-digital-hypocrisy-part-1/

[32] www.youtube.com/watch?v=VI44uWgQ8hI

[33] reporterre.net/Les-normes-ecrasent-les-agriculteurs

[34] jacobinmag.com/2020/06/anti-corbyn-blair-censorship-google-labour-uk

 

Source photo :
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