Un monde en mutation et la panique hégémonique des États-Unis
Invité au Parlement européen le 14 octobre, Jeffrey Sachs a livré une analyse incisive du déclin américain et de l’urgence de reconstruire la paix. Pablo-Manuel Villarreal, politologue internationaliste ayant notamment effectué des missions auprès de l’ONU et du Saint-Siège, décrypte les enjeux de ce tournant géopolitique à travers ses commentaires avant et après cette conférence.
Une interview de Pablo-Manuel Villarreal avant et après la conférence de Jeffrey Sachs au Parlement Européen :
« Europe in a Multilateral World »
Après un précédent passage le 21 février 2025, le célèbre économiste et professeur Jeffrey Sachs est revenu au Parlement Européen ce mercredi 14 octobre. Invité par l’eurodéputé et influenceur chypriote Fidias Panayiotou ainsi que par l’eurodéputé Danilo Della Valle (Mouvement 5 Étoiles), il y a prononcé une conférence exempte de toute retenue sur la place toujours plus évanescente de l’Europe dans un monde multipolaire.
Comment bâtir la paix dans un monde aussi dangereux, instable et en pleine mutation, quel rôle devrait reprendre l’Europe, quels intérêts devrait-elle défendre plutôt que de préparer la guerre ? Telle est la question quasi existentielle posée d’emblée par Jeffrey Sachs, ouvrant la voie à une analyse géopolitique plutôt amère et mais concession sur l’obligation de reconstruire la paix.
Un monde en mutation et la panique hégémonique des États-Unis
Au cœur de son intervention, Jeffrey Sachs dénonce la profonde crise politique que traversent les États-Unis, allant jusqu’à qualifier la présidence de Donald Trump de pire qu’ait connue le pays. Il y voit notamment le symptôme d’une puissance confrontée à la perspective de son propre déclassement. Face à l’ascension économique de la Chine et, plus largement, de l’Asie, dont le poids démographique et productif redessine inexorablement les rapports de force mondiaux, Washington semble céder à une véritable panique stratégique. Mais, pour Sachs, l’enjeu dépasse la rivalité sino-américaine : il réside dans le refus des États-Unis d’accepter l’émergence d’un monde multipolaire, où leur hégémonie ne va plus de soi. Cette volonté de préserver à tout prix leur primauté, au risque d’alimenter les tensions et les conflits, achève de discréditer les proclamations occidentales en faveur des « valeurs » démocratiques et des libertés. De l’état de la liberté d’expression en Europe aux discours et aux politiques bellicistes, le fossé entre les principes affichés et la réalité des actes devient manifeste. Un décalage que Sachs balaie d’une formule lapidaire : du « blah blah blah ».
L’obsession ukrainienne et la mise sous pression de la Russie
Jeffrey Sachs s’attarde longuement sur la Russie, son domaine d’expertise, un État qui dérange l’hégémonie américaine, notamment par son territoire immense de 19 millions de kilomètres carrés (une dynamique qu’il qualifie de russophobie). Il rappelle la chronologie des promesses trahies : l’engagement formel que l’OTAN ne s’élargirait pas d’un pouce vers l’est, avant qu’un changement de cap ne soit décidé en 1994 par Clinton sous les conseils mal avisés de Henry Kissinger.
L’analyste revient sur l’obsession géopolitique autour de l’Ukraine, en s’appuyant sur les thèses de l’ouvrage The Grand Chessboard de Zbigniew Brzezinski et en rappelant la séquence du coup d’État de Maïdan soutenu par les pires factions et les Occidentaux :
Pour lui, la crise actuelle est un remake de la première guerre de Crimée, conçue pour priver la Russie de la maîtrise de la mer Noire. Il cite également une interview de Henry Kissinger aux côtés de Jack Matlock, où Kissinger admettait qu’il n’y avait aucune raison légitime d’attaquer la Russie, si ce n’est de l’affaiblir alors qu’elle se trouvait en état de faiblesse. Pour Sachs, l’élargissement de l’OTAN aux portes de l’Ukraine, de la Géorgie ou de l’Arménie est l’exact équivalent moderne de la crise des missiles de Cuba, faisant écho aux analyses de l’ouvrage Gambling with Armageddon.
Islamophobie, iranophobie et urgence du droit international
Élargissant son propos aux tensions globales, l’économiste dénonce également l’islamophobie et l’iranophobie qui alimentent les embrasements actuels.
Il conclut son intervention par un vibrant appel à la raison : il n’y a aucune raison valable de faire la guerre à la Russie ou à la Chine, ni de commettre un génocide à Gaza.
Face à ces périls, Jeffrey Sachs exhorte l’Europe à sortir de son suivisme, à redevenir un acteur diplomatique à part entière, à réaffirmer la primauté du droit international et à redonner à l’ONU son rôle central de régulation et de paix.
Nous vous invitons à découvrir l’intégralité de cette conférence enregistrée pour saisir toute la portée des analyses de Jeffrey Sachs.
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