Revue de presse

«L'appel des orthophonistes contre le retour du masque à l'école primaire»

«L'appel des orthophonistes contre le retour du masque à l'école primaire»

À partir du 15 novembre, le port du masque redevient obligatoire dans toutes les écoles primaires de France. Une trentaine d'orthophonistes alertent sur les conséquences de cette mesure dont ils estiment que la balance bénéfice-risque penche du mauvais côté


En ce mois de Novembre 2021, nous, orthophonistes du Collectif National des Orthophonistes de France, nous inquiétons encore une fois du retour du port du masque chez les enfants de primaire. Pourtant, comme Christèle Gras-Le Guen, professeure de pédiatrie au CHU de Nantes et présidente de la Société française de pédiatrie le clame : «Nous ne cessons de le dire depuis dix-huit mois: les moins de 12 ans sont peu affectés par l'infection Covid et non-contagieux»[1].

Nous, thérapeutes du langage et de la communication, pensons que la balance bénéfice/risque n'est pas en faveur du port du masque qui n'est pas anodin chez les enfants. En effet, il impacte de manière non négligeable les apprentissages du langage, de la lecture, la construction des émotions, les comportements des enfants mais aussi la vue ou encore le développement des fonctions oro-myo-faciales.

L'impact du masque sur l'intelligibilité de la parole est non négligeable, d'autant plus que l'enfant ne connaît pas toujours les termes utilisés puisqu'il se trouve en plein apprentissage.
Collectif National des Orthophonistes de France

La présentation multisensorielle d'une information permet une meilleure identification de ce qui est dit et une meilleure rétention [2]. Le fait de ne pas voir la forme de la bouche a pour conséquence de rompre le feed-back auto-correctif enseignant/élève et de majorer les difficultés de mise en place des règles de correspondances phonèmes-graphèmes, avec un risque accru de confusions de sons.

En CP/ CE1, au moment du début de la lecture, l'enseignant n'a aucun retour visuel sur la bouche de l'enfant qui est en train de lire des syllabes ou des petits mots et il va lui être difficile de s'apercevoir qu'il a bien dit «ba» et non «da» par exemple et de le corriger. La mémorisation grapho-phonémique se fait grâce à cet apprentissage qui est à la fois visuel (forme de la bouche/forme de la lettre), auditif (bruit de la lettre) et kinesthésique (ressenti corporel lors de la prononciation du phonème, sensation corporelle tronquée à cause du masque qui recouvre la bouche).

En effet, certains sons sont extrêmement proches, ils n'ont qu'un point d'articulation qui les sépare, par exemple le [b] et le [d] ont l'inconvénient d'être proches visuellement, c'est le même dessin inversé et auditivement, le [b] se fait avec le concours des lèvres fermées, le [d] avec les dents et les lèvres légèrement ouvertes. Nous avons donc un risque accru de retard pour les enfants présentant ou pas un trouble spécifique des apprentissages. En 2021, une étude a montré que les enfants qui possédaient une conscience phonologique fragile étaient aidés par la lecture labiale. La lecture labiale disparaissant sous le masque, l'écart de performances entre les forts et les faibles a augmenté[3].

En outre, le masque induisant une perte de 5 à 10 db du niveau sonore de la voix[4], l'impact du masque sur l'intelligibilité de la parole[5] est non négligeable, d'autant plus que l'enfant ne connaît pas toujours les termes utilisés puisqu'il se trouve en plein apprentissage. Il doit donc soutenir un effort d'écoute et d'attention plus important.

L'intelligibilité n'est pas le seul paramètre à prendre en compte dans la compréhension du langage oral, il y a également l'état psychique des interlocuteurs. Pour apprendre il faut avoir un cerveau «disponible pour». On sait que la dépression par exemple impacte plusieurs fonctions cognitives dont l'attention, la mémoire et les fonctions exécutives (planification, flexibilité mentale)[6] [7].

Alors que l'école devrait être un lieu sécure, la présence du masque permanent est un rappel de la situation anxiogène actuelle du Covid qui peut contribuer à : l'augmentation de l'agitation ; la baisse de la motivation et de la concentration ; l'augmentation de la tristesse et de l'anxiété, corrélés négativement avec l'apprentissage ; l'augmentation des décrochages scolaires allant jusqu'à la phobie scolaire ; l'augmentation des troubles somato-psychiques : troubles du sommeil, troubles des conduites alimentaires, troubles du transit, énurésie, céphalées ; et l'augmentation des tentatives de suicides chez les enfants [8]. Le confinement a creusé les inégalités scolaires dans toute l'Europe. Le masque à l'école vient donc se poser sur un terrain fragile et rappelle en permanence à l'enfant la situation de pandémie et d'angoisse sous-jacente.

Le port du masque peut impacter également la santé physique et le développement physiologique des enfants.
Collectif National des Orthophonistes de France

De plus, à un âge où la plasticité cérébrale est propice aux apprentissages, le port du masque en cachant une partie du visage empêche l'enfant d'élaborer des liens entre les mimiques et les émotions. Ceci entraîne une diminution brutale de la capacité à reconnaître et à classifier les émotions de leurs camarades, une diminution des capacités de décodage du langage non-verbal (le message est moins explicite) ; avec une difficulté supplémentaire pour l'enseignant à percevoir et à interpréter les émotions des enfants et par conséquent à ajuster son discours. Les habiletés sociales sont alors amoindries et les interactions entre enfants entravées, entraînant des problèmes de plus en plus fréquents d'ajustements socio-émotionnels et une augmentation des risques de développement de troubles du comportement.

Le port du masque peut impacter également la santé physique et le développement physiologique des enfants. En effet, il rend difficile le port des lunettes à cause de la buée, ce qui entraîne fréquemment un abandon du port des lunettes, voire une dégradation des troubles visuels existants. Le masque implique également une diminution du champ visuel, ce qui est un réel problème pour les enfants qui font des allers-retours incessants entre le plan horizontal où se trouvent leur cahier et le plan vertical du tableau.

Les conséquences somatiques liées au port du masque (irritation cutanée, muguet buccal, gênes respiratoires, maux de tête[9], simple irritation oculaire pouvant aller jusqu'à l'inflammation/l'infection[10]) entraînent une plus grande distractibilité et fatigabilité qui diminuent la concentration.
Concernant les domaines physiologiques, une tendance à la respiration buccale a été également remarquée lors du port du masque. La respiration buccale pose de nombreux problèmes[11] : abolition du rôle du nez dans le filtrage des virus et bactéries, sécheresse buccale, halitose et caries, dysharmonie du développement de la mâchoire et du visage. Le nez a pour rôle de retenir grâce à ses « poils » une grande partie des particules nocives contenues dans l'air : poussières, virus, bactéries…. Le fait que la bouche soit ouverte court-circuite le rôle de filtrage préventif du nez.

Dans ce contexte où l'enfant est peu touché par la maladie Covid, il nous semble important de remettre l'intérêt supérieur des enfants au centre des préoccupations des adultes.
Collectif National des Orthophonistes de France

Sous le masque la bouche ouverte s'assèche, la salive joue moins bien son rôle protecteur, les bactéries prolifèrent engendrant mauvaises odeurs (halitose) et caries si l'hygiène buccale n'est pas optimale. La respiration buccale a un retentissement sur la croissance de la sphère faciale. Lorsque la respiration est nasale (normale), la langue modèle l'arcade supérieure en y prenant une grande place. C'est ce qui permet une croissance harmonieuse de la face (palais large, dents alignées). Lorsque la respiration est buccale, la langue est positionnée sur le plancher de la bouche, elle ne joue pas son rôle d'expansion de l'arcade supérieure. Le palais reste étroit, les dents avancent, le visage grandit en longueur, les os et les muscles de la face se développent de façon dysharmonieuse[12] . La sécheresse buccale entraîne une déshydratation des cordes vocales provoquant des hemmages (raclement de la gorge) et des tensions crispation des muscles des organes phonateurs qui, à long terme, peuvent créer des nodules, voire des polypes et par conséquent une dysphonie. La désorganisation du mécanisme respiratoire peut entraîner un essoufflement et des forçages vocaux[13] débouchant également sur des dysphonies.

Tous ces désagréments rendent difficiles les apprentissages scolaires. Ils entraînent une fatigue cognitive, auditive, visuelle, vocale, etc. ; induisant une baisse de la concentration, mais aussi une baisse de la participation orale et des interactions sociales, car ces dernières deviennent plus coûteuses en effort.

Dans ce contexte où l'enfant est peu touché par la maladie Covid, il nous semble important de remettre l'intérêt supérieur des enfants au centre des préoccupations des adultes et de les laisser évoluer dans un environnement sans masque afin de leur permettre de grandir dans un contexte respectueux de leurs besoins. Primum non nocere.

Signataires : : (Lien vers site original: https://www.lefigaro.fr/vox/societe/l-appel-des-orthophonistes-contre-le-retour-du-masque-a-l-ecole-de-primaire-20211115


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[1] https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/retour-du-masque-a-l-ecole-ca-n-a-pas-de-sens-juge-la-societe-francaise-de-pediatrie-80aaf1c6-3cb0-11ec-b2dd-875829662230
[2] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4967384/
[3] https://www.cairn.info/revue-l-annee-psychologique-2021-2-page-3.htm
[4] https://www.mgen.fr/fileadmin/user_upload/Livret_Voix_Masque.pdf
[5] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7945988/
[6] https://www.edimark.fr/Front/frontpost/getfiles/15125.pdf
[7] https://jamanetwork.com/journals/jamapsychiatry/article-abstract/492795
[8]https://www.mediscoop.net/neurologie/index.php?pageID=b645dfcec10643b62270147dd0aad9e1&id_newsletter=15651&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=77ec95e6162a537d0f2bace0cf66f428&midn=15651&from=newsletter
[9] https://link.springer.com/article/10.1007/s00112-021-01133-9
[10] https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7362770/
[11] https://www.allodocteurs.fr/maladies-orl-bouche-ou-nez-quelle-est-la-meilleure-facon-de-respirer-19633.html
[12] https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20129889/
[13] http://chinois.discipline.ac-lille.fr/quoi-de-neuf/revue-de-presse/2020-11-mgen_livret_voixmasque_novembre2020-1